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LES GRANDES ENTREVUES

«Ce qu’il faut donner à une ville, c’est d’abord et avant tout un avenir»

Georges Hébert-Germain rencontre Dinu Bumbaru

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Il y a un peu plus de 40 ans, dans la nuit du 8 au 9 septembre 1973, un bélier de 1000 kg a fracassé les murs de la vénérable maison Van Horne sise, depuis plus d’un siècle, à l’angle nord-est des rues Sherbrooke et Stanley, au cœur d’un des quartiers les plus élégants de Montréal.

Il y a un peu plus de 40 ans, dans la nuit du 8 au 9 septembre 1973, un bélier de 1000 kg a fracassé les murs de la vénérable maison Van Horne sise, depuis plus d’un siècle, à l’angle nord-est des rues Sherbrooke et Stanley, au cœur d’un des quartiers les plus élégants de Montréal.

Promenant sa force aveugle et destructrice de part en part de cette extraordinaire demeure de 52 pièces, le bélier a traversé les salons victoriens où, jadis, étaient conservés des centaines d’objets rares et précieux, et dont les murs lambrissés avaient porté des toiles des plus grands ­maîtres – Rembrandt, Le Greco, Rubens, Velasquez, Daumier, Goya, Holbein – et où s’étaient rencontrées toute la ­gentry et la noblesse la plus raffinée de Montréal, des artistes, des ­écrivains et des gens d’affaires ­polyglottes, riches et cultivés…

Au cours des années précédentes, cette maison Van Horne avait été l’objet de nombreuses tentatives de rachat et de sauvegarde. Mais les règlements alors en vigueur étaient totalement inefficaces. Et les autorités concernées, le gouvernement du ­Québec et la Ville de Montréal, impuissants, incompétents et indifférents. On a cependant commencé à parler après ce tragique événement d’une «destruction fondatrice».

Quartier vivant

Comme les démolitions controversées des Halles de Paris au cours des années précédentes et de Pennsylvania Station à New York entre 1963 et 1966, la perte de la maison Van Horne provoqua en effet une mobilisation des citoyens et de la société montréalaise, de même que des autorités municipales et québécoises. Enfin!

On aura désormais à cœur de protéger plusieurs grandes demeures menacées du centre-ville et de repenser la réglementation sur les démolitions.

Quelques semaines après cet événement tragique, Sauvons Montréal était créé. Deux ans plus tard, le 15 octobre 1975, Héritage Montréal voyait le jour.

Dinu Bumbaru, aujourd’hui âme dirigeante d’Héritage Montréal, avait alors 14 ans et il étudiait au collège Stanislas. Il n’a pas oublié l’émotion qu’avait suscitée au sein de la population la démolition, à l’automne de 1973, de la maison Van Horne.

Il y pense encore aujourd’hui immanquablement lorsqu’il passe dans le quartier, à bicyclette ou à pied. Et qu’il aperçoit, à la place qu’occupait la maison du magnat du rail, un banal assemblage de grandes surfaces de béton flambant nu, sans fioritures, sans couleurs et sans génie, une vingtaine d’étages de désolante platitude.

Né à Vancouver d’une mère québécoise et d’un père roumain, Dinu Bumbaru avait trois ans quand sa ­famille (quatre garçons; il est le deuxième) a emménagé à Outremont, rue Bloomfield, près de Van Horne, au cœur d’un quartier populaire très ­cosmopolite, très vivant. La vie de ce quartier l’a fasciné. Il ne l’a jamais vraiment quitté. Il habite aujourd’hui un peu plus au nord, près de la voie ferrée qui, longeant au sud la rue Jean-Talon, sépare Outremont de Mont-Royal.

Des jours entiers, rue Bloomfield, le jeune Dinu s’était amusé à regarder les gens aller et venir dans les rues, les ruelles, emplir les places, les jardins et les parcs, s’attarder aux balcons, aux devantures des magasins, des boucheries, des pâtisseries; des Grecs, des Portugais, des Juifs, anglos et francos, formant un ensemble harmonieux, intrigant, toujours haut en couleur. C’est ainsi qu’il s’est intéressé à l’architecture, qu’il étudiera à l’Université de Montréal, puis à ­l’Université d’York, en Angleterre.

Maître à penser

Parmi ses profs, un homme l’a profondément marqué, à qui il ne manque jamais de rendre hommage, Melvin Charney (qui nous a quittés il y a un an, l’automne dernier), architecte et artiste. Ami et collaborateur de ­Phyllis Lambert, notre dame de la ­restauration, Charney a créé, entre autres, le jardin de sculptures du ­Centre canadien d’architecture et celles, plus fréquentées, du parc ­Émilie-Gamelin. Architecte atypique et audacieux, spectateur engagé dans la cité, il a formé et guidé plusieurs générations d’artistes, d’architectes et d’urbanistes du Québec.

«Il donnait souvent ses cours en plein centre-ville, raconte Bumbaru, parfois même au cœur du quartier chinois. Il nous apprenait ainsi à regarder et à comprendre. À tenter de voir comment naissent et grandissent les villes. Comment elles se détériorent ou restent vivantes. Comment cette drôle de bête qu’est l’être ­humain aménage son espace.»

Observer les relations entre l’humain et l’espace est devenu chez lui une véritable passion. À 20 ans, étudiant en architecture, il se joint à ­Héritage Montréal comme recherchiste-rédacteur. D’abord responsable des guides techniques, il occupera tour à tour les fonctions de directeur général, puis de directeur des programmes et, depuis 2005, de directeur des politiques.

Depuis 30 ans, il a été de tous les combats, intervenant fréquemment dans l’espace politique parce que, en définitive, le développement et l’épanouissement des villes relèvent ­toujours des édiles.

«Il faut aussi créer des alliances avec les acteurs communautaires et économiques, il faut rapprocher le patri­moine immobilier du patrimoine muséal et documentaire, toujours conserver au cœur des villes que nous habitons des liens entre le passé et le futur.»

Il va sans dire qu’il aime Montréal d’amour, même s’il a visité, souvent à pied, des dizaines de villes dans le monde, tantôt pour son travail, tantôt pour son plaisir. Il participe régulièrement à des colloques et des comités internationaux, des missions d’experts au Japon, en Iran, en Haïti, en Croatie. Il aime beaucoup Berlin, une ville jeune et neuve, mais néanmoins marquée jusqu’au cœur par l’Histoire.

Je reviendrai à Montréal

«Quand je rentre à Montréal, j’essaie toujours d’avoir un fauteuil à bâbord, un A, c’est-à-dire contre un hublot du côté gauche de l’avion.» Il peut ainsi, surtout aux retours d’Europe qui se font souvent au milieu du jour, admirer sa ville, ses clochers, le fleuve, les hauts buildings du centre-ville pelotonnés contre le mont Royal…»

Et toujours lui revient en tête cette si belle chanson de Charlebois, Je reviendrai à Montréal.

«C’est un site remarquable, dit-il, ­extrêmement riche, unique. Et qui se prête magnifiquement à la promenade.» Bumbaru adore marcher… pour se rendre au travail, faire ses courses, rendre visite à des amis. Mais ­surtout, pour n’aller nulle part.

«Je suis un promeneur. Et Montréal est la ville idéale pour flâner. Il y a du relief, de beaux arbres, une remarquable diversité, des points de vue spectaculaires et, ce qui manque à beaucoup de villes nord-américaines, il y a toujours beaucoup de monde plein les rues. En une demi-heure de marche, on traverse plus de trois siècles d’architecture. Ailleurs aussi, la chose est parfois possible. Mais peu de villes possèdent comme Montréal un tissu urbain aussi bien préservé. Il n’y a pas de trous là-dedans, mais une belle continuité, une harmonie qu’on ne voit pas souvent ailleurs. Et en plus, on a cette chance d’avoir quatre saisons bien marquées, chacune redessinant le paysage, lui donnant ses couleurs, ses odeurs, ses sonorités particulières. Nous habitons quatre villes, en fait: celle des blanches cérémonies de l’hiver, celle des féeries de l’automne, celle des tendres dentelles du printemps, celle de l’exubérance folle de nos étés.»

Sortir du trou de beigne

Beaucoup de villes nord-américaines souffrent de ce que les urbanistes appellent le syndrome du trou de beigne», c’est-à-dire que le centre de ces villes se vide de ses habitants qui partent vivre en banlieue. Pas Montréal, selon Bumbaru. Le centre-ville de Montréal reste bien vivant, même s’il est entouré de banlieues parfois très jolies, comme Duvernay, le quartier le plus étendu de Laval constitué en 1968, «à l’époque où l’on se donnait encore la peine de faire de beaux bungalows qu’on laissait se ­distinguer les uns des autres».

Et à l’intérieur de la ville, Bumbaru aime bien les quartiers populaires que sont, par exemple, Verdun, Pointe-Saint-Charles, certains secteurs d’Ahuntsic, partout où il y a une homogénéité, une harmonie architecturale…

Mais on continue ici comme ailleurs à bâtir compulsivement. Or, pour ­bâtir, on doit trouver de l’espace et, bien souvent, presque toujours, commencer par démolir. Et on n’hésite pas, quand on veut par exemple élever des tours à condos ou à bureaux, à cacher de véritables trésors, comme la montagne, qui est littéralement en train de disparaître, ou comme le fleuve, auquel on n’a pratiquement plus accès. Il n’y a plus de lien entre le fleuve et la montagne.

«Les architectes et les urbanistes semblent oublier parfois qu’on vit dans une ville à trois dimensions. On a parfois le prétexte d’avoir, en remplacement de ce qu’on démolit, de beaux grands projets. Ça arrive. Au cours de l’opération Bulldozer, au tournant des années 1960, on a fait disparaître des milliers de maisons délabrées et malsaines pour ériger parfois de splendides buildings comme la Place Ville-Marie, qui a très bien vieilli. Ou la Place des Arts qui doit se réinventer au cœur du quartier des spectacles, qui est, selon moi, une réussite remarquable.

«Mais il arrive aussi, et bien souvent, qu’on n’a pas de projet de remplacement décent. Et le pouvoir municipal, qui vit essentiellement des taxes foncières, encouragera presque inévitablement la démolition d’une belle vieille maison patrimoniale, voire d’une école ou d’une église centenaire, qu’on remplacera par une tour, si insignifiante soit-elle, de 15 ou 20 étages, qui lui rapportera infiniment plus.»

L’affaire de tous

Il déplore l’époque pas si lointaine où les administrateurs et les gestionnaires de la Ville savaient mieux qu’aujourd’hui en prendre soin. Il pense à cette formidable équipe que formaient Jean Drapeau, le rêveur mégalomane, et Lucien Saulnier, le gestionnaire réaliste. Il souligne également le travail admirable qu’ont fait Jean-Paul L’Allier et son équipe à Québec, qui figure maintenant parmi les plus belles villes du monde.

«Mais il ne faut pas voir que le passé, que le patrimoine. Il faut aussi regarder vers demain. À moins qu’elle soit mourante, la ville bouge, elle se transforme. On ne peut réparer les erreurs du passé. Mais on doit ­éviter d’en commettre de nouvelles.»

Tout cela est l’affaire de tout le monde; de l’ensemble de la cité et de chaque individu qui la compose. «C’est ce que nous apprenait Charney: reconnaître l’intérêt collectif de l’espace urbain et la responsabilité que ­­­­­­­chacun a d’y contribuer.»

C’est beaucoup grâce à des hommes comme Charney et Bumbaru que le Québec s’est doté d’une loi sur le développement durable et sur la protection du patrimoine culturel. Grâce à eux aussi qu’on a su conserver le naturel dans le culturel et qu’on préserve aujourd’hui la nature jusqu’au cœur de la ville. Et que des promoteurs sans respect et sans idée ont dû renoncer à bâtir des tours à condos sur les flancs de la montagne et sur les berges du fleuve.

«Notre héritage, ce n’est pas qu’un tas de pierres, ce sont également des savoir-faire qui évoluent avec le temps. Ce qu’il faut donner à une ville, c’est d’abord et avant tout un avenir.»

 

 

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