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Le long printemps

Nous avons toutes les raisons du monde, tous les jours, de sortir dans la rue.

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Illustration Christine Lemus

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À mon ami Félix: «Je devrais parler de quoi dans ma prochaine chronique?»

À mon ami Félix: «Je devrais parler de quoi dans ma prochaine chronique?»

Félix: «Tu ne devrais pas parler, tu devrais sortir dans la rue pour manifester!»

Moi: «Du calme! Qu’est-ce que j’ai manqué? Une autre saisie de l’UPAC?»

Monsieur Félix a regardé Découverte la semaine dernière, où on apprenait que le gouvernement Harper avait coupé des milliers de postes de scientifiques qui allaient contre les objectifs du gouvernement conservateur. C’est le bâillon.

Félix: «Ça, c’est une raison de sortir dans la rue! Même que c’est une meilleure raison que les frais de scolarité!»

Du calme, mon ami. C’est un printemps tranquille. On sort des élections, on a hâte que la chaleur se pointe le bout du nez, on espère le soleil et on se croise les doigts pour un bel été. Ce qui me rappelle l’argument ridicule qui ressortait toujours pendant le printemps érable: «C’est ça! Beau message! Si vous voulez quelque chose, sortez dans la rue, manifestez, pis le gouvernement va vous donner tout ce que vous voulez!»

Combien de fois l’ai-je entendu? «Moi, je suis tanné de payer des impôts, est-ce que je sors dans la rue pour ça? NON!»

Et bien voilà.

Trop de raisons

Nous avons toutes les raisons du monde, tous les jours, de sortir dans la rue. Que ce soit un scandale de corruption, des injustices, des décisions gouvernementales inacceptables, la fraude, le réchauffement de la planète qui ne fera qu’augmenter parce qu’on ne fait rien, les scientifiques qui perdent leur emploi parce qu’ils ne font pas les recherches qui plaisent au gouvernement fédéral, un gouvernement qui se fait élire et juger à la fois en pleine commission Charbonneau, etc., etc., etc. La liste est longue, interminable, sans fin.

Bref, trop de raisons. Tellement, que je ne sais même plus laquelle vaut vraiment la peine d’être défendue. Paraît qu’il faut savoir choisir ses batailles.

Parce que la vérité, c’est qu’on ne vit ni dans un système qui nous permet d’arrêter le temps, nos vies, nos horaires pour sortir nous exprimer, nous indigner et dénoncer.

Nous sommes tous beaucoup trop occupés individuellement à survivre dans une économie pas facile où on nous rappelle les dettes de l’État chaque jour, à essayer de réussir nos carrières, fonder une famille et vivre un peu de bonheur. Et quand on est bombardé tous les jours de scandales de corruption ou de décisions sur lesquels nous n’avons aucune emprise, il est beaucoup plus facile de défendre notre petit cercle, notre bulle, notre nid, que de sortir collectivement et prendre le risque de tout changer.

Les réseaux sociaux

Sachant cela, ça explique probablement toute la colère, la frustration, les propos violents, trop crus, trop vulgaires, trop intolérants et toutes les attaques qui nous revolent en pleine face sur les réseaux sociaux.

Tous ces débats qui s’enflamment, qui vont trop loin, de gens qui n’ont soudainement plus de filtres et qui s’attaquent aux personnalités publiques, qui n’ont plus de nuances face à l’actualité et qui parfois font preuve d’homophobie, de xénophobie, de sexisme et d’ignorance, ce n’est peut-être que le cri d’un peuple qui ne sait plus où crier sa rage.

On est tous là, à se lancer des flèches et à se traiter de tous les noms parce que nous ne sommes pas d’accord. On est tous là à faire des statuts de deux pages pour crier notre mécontentement en insultant deux ou trois personnes au passage, parce que ça nous fait du bien.

Et pendant qu’on est là à s’époumoner sur nos écrans en écrivant debout sur nos bureaux, ceux qui ont vraiment du pouvoir s’assurent qu’on n’entend surtout pas ce qu’ils font, derrière notre dos.

Bien sûr, on ne devrait pas tolérer toute cette hargne dont on est bombardé quotidiennement. Mais réjouissons-nous deux minutes d’avoir enfin la liberté et une place pour déverser notre indignation.

 

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