/misc
Navigation
Zone libre

La belle espérance

La belle espérance
Illustration Christine Lemus

Coup d'oeil sur cet article

«Ben voyons ! Tu n’avais pas encore lu de Vickie Gendreau ! », m’a lancé une amie hystérique.

On se calme. Je viens de fermer le livre de cette écrivaine. J’en suis toute remuée. Et c’est bien pour ça que j’ai attendu avant de le lire. Je savais que son œuvre allait résonner en moi, là où ça fait mal.

Ce qui me fascine dans le récit de cette jeune femme qui souffre d’une tumeur au cerveau, c’est que ce qui l’affecte le plus au moment où sa santé s’effrite, c’est le rejet de l’homme qu’elle aime.

« Homme de ma vie mais moi pas femme de la tienne» dit-elle à son sujet, plusieurs fois dans son livre Testament.

Elle me fait penser à Nelly Arcan, jeune auteure aussi au destin tragique, mais des réalités personnelles qui s’opposent. L’une qui s’accroche à la vie, l’autre n’en peut plus d’exister. Et ce qui m’a frappé encore dans les nombreuses raisons de la détresse de la seconde, c’est toutes ces blessures d’amour, des hommes qu’elle a aimés, qui l’ont marquée, brisée.

À en croire que lorsqu’on dépérit, physiquement ou mentalement, ce qui reste de nous est le regard que l’autre a porté sur nous. Comme si on n’existait que dans ce regard, choisi, et que lorsque celui-ci n’est plus réciproque, la blessure est si profonde qu’elle devient encore plus grave que la mort.

Chagrin d’amour

Pourquoi n’y a-t-il plus rien d’important quand l’être que l’on aime décide de nous écarter de son existence ? Je repense à Callas et à Piaf, des femmes qui sont mortes de chagrin d’amour, si je me fie à leurs films biographiques qui se terminent par un Onassis qui se remarie, laissant une Callas terrassée par la peine et une Piaf plus jamais la même, après la mort de son Marcel. Les voilà, les moments les plus marquants de leur vie, qui nous restent en tête à la fin du film. Ce n’est ni l’opéra, ni l’Olympia.

Fin tragique parce qu’elles ont arrêté d’exister dans le regard de ceux qui les aimaient. Faut dire que ça fait du bon cinéma.

Loin de moi l’idée de vous parler de l’importance de l’amour aujourd’hui. Ceci n’est pas un billet pour la St-Valentin. C’est pour me consoler de quelque chose de plus grand que moi.

L’amour de la société

Les sociétés sont comme les hommes et les femmes qui en font partie. Besoin fondamental du regard des autres pour se définir. Être aimé, admiré, choisi. On existe parce que les autres nous le rappellent et se font plaisir à nous identifier, nous définir, nous décrire, nous analyser.

Et lorsque plus personne ne porte ce regard qui nous renvoie à nous-mêmes, tel un miroir, et bien, on part se cacher dans un coin, honteux et on se laisse mourir, loin du reste du monde.

Elle réside peut-être là, la raison de la baisse de popularité d’une idée comme la souveraineté. On en a peut-être assez d’être les pas commodes, les mal-aimés, les fauteurs de troubles incompris, les rejetés. N’étant plus capables de se dire « je t’aime » à nous-mêmes, on s’attend au moins à l’entendre des autres, pour se consoler, voire se rappeler qu’on existe.

Et notre petite société à nous, elle se sent comment dans le regard qu’on lui porte ? Elle s’accroche à quoi ?

À ses films qui rayonnent à Cannes.

À son équipe de hockey qui élimine Boston.

À ses réalisateurs, des Vallée et des Villeneuve, qu’on s’arrache à Hollywood.

À tout ce qui rayonne ailleurs, dans les yeux des autres, parce que ça nous rappelle non seulement qu’on existe, mais qu’on est beau, bon, pis capable. Qu’on mérite d’être aimé.

Je souhaite au Québec de réapprendre à s’aimer et de panser ses blessures du passé. Qu’il se voie enfin plus grand dans les yeux des autres, mais de se voir encore plus grand lui-même.

Le Québec est une belle jeune fille en manque d’amour qui a tout pour désirer et être désirée, convoitée, jalousée.

Ne la laissons pas se cacher, sombrer dans l’oubli et mourir de ne pas avoir assez été aimé.

Commentaires