/opinion/blogs
Navigation

Être maitres de la transformation numérique de nos vies

Coup d'oeil sur cet article

Notre monde et de nos vies s’informatisent. Des machines numériques organisent et régulent de plus en plus nos vies et nos rapports entre nous. Or, nous n’avons pas élu ceux qui conçoivent ces machines. Ils décident sans nous, pour nous, souvent à notre insu. Ils exercent un pouvoir considérable sur nos vies. Quels moyens disposons-nous pour avoir notre mot à dire sur les décisions qui vont nous affecter?

Source : Institut du Nouveau Monde

Voici une adaptation de ma présentation à l’atelier La participation publique à l’ère de la cyberdémocratie des Rendez-vous national des forces vives de la participation citoyenne organisé par l’Institut du Nouveau Monde, le 9 mai dernier à Montréal.

Dans cet atelier, nous discutons la question des moyens nous permettant de préserver, voire renforcer la démocratie dans un monde numérique.  Ma contribution ici porte sur la sous-question suivante : quels sont les moyens disposons-nous pour démocratiser cette informatisation même de notre monde et de nos vies?

En effet, l’informatisation de nos sociétés vient à peine de commencer. Nous ne sommes qu’au début de cette révolution où désormais nos rapports aux autres passent de plus en plus à travers des machines. Or, l’un des enjeux de cette révolution est l’avenir de la démocratie elle-même.

Car tout se numérise dans nos vies comme dans la délibération démocratique :

  • ● les informations servant à définir une réalité, un problème ou une question;
  • ● les moyens de transformer ces informations en connaissances ou en actions;
  • ● les individus, les groupes et organisations qui décident et agissent (puisque nous-mêmes nous nous informatisons et nos rapports aux autres s’informatisent);
  • ● les communications entre nous, nos délibérations publiques et privées; et
  • ● les objets mêmes sur lesquels nous discutons (puisque nos produits, nos services, nos politiques et programmes publics et privés s’informatisent aussi).
Je vais traiter ici surtout du dernier point de cette liste, à savoir le défi démocratique de discuter d’objets informatisés. Je vais le faire en utilisant deux exemples : l’un d’une échelle planétaire, Internet; l’autre au plus intime de notre corps, des pilules de médicament à micropuce.

Internet planétaire

Internet est devenu l’infrastructure même sur laquelle repose l’informatisation de nos sociétés, l’informatisation de nos vies. Or, les révélations de l’ex-espion de la NSA, Edward Snowden, ont souligné à quel point cette infrastructure vitale facilite la surveillance de masse de populations entières.

Pourtant, il est parfaitement possible de reconfigurer Internet pour rendre économiquement impossible la surveillance de masse. La combinaison de deux mesures techniques l’assurait :

  • ● le chiffrement (« cryptage » rendant apparemment incompréhensible un contenu) par défaut de toutes les communications, de bout en bout (de l’écriture à la lecture du message); et
  • ● le routage « en ognon » par défaut de ces mêmes communications (des serveurs cachant des serveurs cachant eux-mêmes les serveurs d’origine et de destination de ceux qui envoient et reçoivent un message).
Or, qui en discute actuellement? Et qui en décidera? Ce sont notamment quelques milliers d’individus qui se sont autodésignés membres de l’Internet Engineering Task Force, un groupe international sans statut ou mode d’adhésion formalisés.

Or, où sommes-nous, citoyens québécois, dans cette délibération qui nous concerne directement? Pratiquement nulle part.

Oui, il y a des Québécois qui participent à ces débats se tenant successivement dans des Hilton de villes plus ou moins exotiques. Mais la plupart d’entre nous (y compris la plupart de nos représentants élus) n’en avons même pas entendu parlé. On n’en débat pratiquement pas sur la place publique ou dans les grands médias.

On va décider pour nous, sans nous.

Dans l’intimité de notre corps

Les autorités européennes et nord-américaines ont commencé à autoriser la commercialisation de pilules avec micropuce électronique sans fil.

Ces pilules enregistrent le moment où nous les prenons et communiquent ces informations grâce à une application de type téléphone mobile. Ces pilules peuvent même servir à conduire des tests médicaux un peu partout dans notre système digestif (ou proche autour).

Ces pilules vont-elles communiquer ces informations à nous-mêmes? À notre médecin? À notre pharmacien? À notre clinique ou établissement de santé?

Et qui décide de cette nouvelle relation numérique? Nous les patients? Notre médecin? Le fabricant de la pilule? Santé Canada? Le ministère de la Santé du Québec? Un ordre professionnel? L’assureur qui paie le test ou le médicament? Nos députés en adoptant une loi? Un petit peu tout ce monde-là?

Ces questions sont ouvertes parce que ce type de technologie est inédite.

Démocratie confrontée à l’informatique

Notre monde informatisé oblige à revenir à une définition générique de démocratie qui transcende les institutions traditionnelles, le clivage entre domaines public et privé et les technologies :

Considérons comme démocratique une société dont les citoyens ont le sentiment, fondé, qu’ils peuvent effectivement participer aux décisions qui les affectent. Plus particulièrement, la participation aux décisions impliquant l’exercice d’un pouvoir social, grand ou petit, avec lequel ces citoyens n’ont pas le choix de composer.

Ou en d’autres mots : l’obligation de nous soumettre entraine notre droit de participer à la définition de cette obligation.

L’informatique change radicalement comment le pouvoir s’exerce dans nos sociétés.

Premièrement, code et designs informatiques font loi de manière beaucoup plus efficace qu’un énoncé de politique, une loi ou un règlement qui, sur sa tablette, peut rester sans effet. Car la machine impose son désign et exécute les instructions de son programme de manière automatique, implacable, indifférente aux conséquences.

Un exemple troublant est celui du Dossier Santé Québec en cours d’implantation. Dans les 10 dernières années, il s’est tenu plusieurs consultations publiques sur l’implantation d’un résumé électronique d’informations médicales. Chaque fois, il y eut unanimité à maintenir le principe fondamental du consentement éclairé des patients à la communication de ses renseignements médicaux. Députés, patients, professionnels de la santé, tous étaient d’accord sur le maintien du principe.

Sauf, qu’une fois le Dossier Santé Québec déployé, il a fallu admettre que le couteux dispositif ne permettait pas l’exercice concret du consentement éclairé du patient. Cela même, si c’est possible dans bien d’autres systèmes existants ailleurs dans le monde ou d’autres systèmes imaginables.

D’où l’adoption en 2012 du projet de loi 59 qui abolit ce consentement pour chaque communication lorsque les renseignements médicaux passent par la machine Dossier Santé Québec.

Bref, la configuration du système retenu nous a imposé de renoncer à un principe fondamental faisant consensus.

Si code et designs informatiques font loi avec une telle force, alors un pouvoir social de plus en plus considérable passe des institutions démocratiques classiques (l’Assemblée nationale, par exemple) vers les technocrates, les ingénieurs, les bidouilleurs et les firmes informatiques. Vers une organisation informelle privée internationale, dans le cas d’Internet. Vers des entreprises pharmaceutiques, dans le cas des pilules à micropuce.

Autre problème : contrairement aux lois et règlements qui sont écrits en langage naturel (français et anglais au Québec), les code et désign informatiques sont écrits dans des langages mathématiques ou formels actuellement incompris par la quasi-totalité des citoyens, leurs élus et leurs gouvernants.

Démocratiser l’informatique qui fait loi

Le défi démocratique posé par l’informatisation de nos vies est donc multiple.

Nous, citoyens, devons apprendre à distinguer les dimensions des innovations informatiques qui impliquent l’exercice d’un pouvoir social nous affectant.

Nous devons exiger des concepteurs et opérateurs de ces dispositifs numériques à nous communiquer ces dimensions politiques d’une manière qui nous soit compréhensible.

Collectivement, nous devons démocratiser ces décisions numériques à portée politique. Cela peut se faire de deux manières.

Premièrement, on peut amener la discussion de ces innovations dans les institutions démocratiques existantes. Par exemple, si on avait eu une discussion publique à l’Assemblée nationale sur quel type de dossier patient informatisé avant d’en confier la conception aux informaticiens et technocrates plutôt qu’après, le Dossier Santé Québec aurait pu être très différent.

Deuxièmement, on peut développer la capacité des citoyens et de la société civile à participer aux instances nouvelles, souvent internationales. Par exemple, s’assurer une participation publique, publiée et discutée, du Québec aux lieux de décisions politiques concernant Internet.

Un tel virage démocratique implique de développer :

  • ● une réelle culture informatique dans notre population afin que nous ayons la capacité de débattre;
  • ● une citoyenneté active du local au niveau national jusqu’au niveau international où se prennent désormais beaucoup de décisions qui nous affectent;
  • ● une expertise et veille sociale publiques sur les questions politiques, légales, sociales et éthiques soulevées par les innovations numériques (nous, citoyens, devons pouvoir discuter toutes les innovations qui nous concernent sans devoir être nous-mêmes des experts);
  • ● une préférence pour des technologies « ouvertes » (c’est-à-dire dont on peut vérifier ce qu’elles nous permettent, obligent ou interdisent de faire et qui sont aisément adaptables aux besoins démocratiquement définis).
Le maintien et le développement de la démocratie exigent donc de renouveler nos façons de débattre et décider afin de maitriser le rôle croissant de l’informatique dans la régulation des rapports entre citoyens.

2 commentaire(s)

John Doe dit :
23 août 2014 à 18 h 46 min

Vous devriez ajouter à votre liste: Créer une race de surhommes capables d'abnégation et de dévouement même au 21e siècle.

Si je me fie à cette récente histoire concernant le manque de fonds pour l'achat de livre pour nos écoles, je me dis qu'on en est assez loin.

Benton Fraser dit :
25 août 2014 à 9 h 52 min

Un autre facteur qui s en vient et qui semble être tiré tout droit d un roman de science-fiction sera l intelligence artificielle , la possibilité de celle-ci , les ramifications sociales ainsi que les probables dangers .