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La « ville intelligente » ne sera pas municipale

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Le fait que le concept « ville intelligente » ait pour champion un Denis Coderre, accro à Twitter et Facebook, pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un projet d’informatisation. Faux. De même, le fait que l’une des premières réalisations du « Bureau de la ville intelligente » montréalais soit Info Neige, une application pour suivre le déneigement en temps réel, pourrait laisser croire que la « ville intelligente » est un programme municipal. Faux aussi. La « ville intelligente » doit d’abord être un projet civique. Un projet d’amélioration du vivre ensemble entre membres d’une même Cité. Un projet de mobilisation de l’intelligence collective.

Dimanche dernier, nous étions au-delà d’une centaine de citoyens à avoir répondu à une invitation du Bureau de la ville intelligente et numérique de la Ville de Montréal dans le cadre des Entretiens Jacques Cartier. Nous avons consacré toute une journée à l’exploration de comment nous pourrions résoudre intelligemment une dizaine de problématiques de vie. Personne ne nous a demandé d’imaginer un gadget numérique miracle. Ou de concevoir un programme municipal. Non. On nous a simplement demandé d’aborder un problème important avec un regard neuf.

Par exemple, les organisateurs de la journée m’avaient assigné à un atelier chargé d’explorer comment vivre avec l’itinérance. Le hasard a fait qu’une des autres personnes assignées à notre petit groupe était parent d’un jeune actuellement itinérant. Une autre encore, partenaire de vie d’un ex-itinérant. Une troisième personne travaillant pour un organisme œuvrant sur l’exclusion avait changé d’atelier pour se joindre à nous.

Notre groupe a aussi pris l’initiative d’inviter deux autres personnes, non-participantes à cette journée, à venir nous parler un moment. La première, dont l’organisation a pignon sur rue sur un parc où se tiennent plusieurs itinérants, a témoigné du manque de connaissances et de soutien des commerçants pour vivre cette cohabitation. Le second, actuellement itinérant, nous a expliqué ses besoins quotidiens concrets et aussi comment il contribue à la vie urbaine en détectant et résolvant lui-même des situations hasardeuses (présences de souillures ou d’aiguilles, par exemple) qui échappent à l’attention des autres habitants de la ville.

Comme vous êtes à même de le constater, nous sommes très loin ici de l’image d’une équipe de geeks bidouilleurs qui cherche à concevoir l’application numérique qui sera primée à la fin d’un hackathon.

Notre groupe a identifié une trentaine de mesures. Plusieurs visent bien sûr à prévenir l’itinérance et faciliter la sortie de l’itinérance. Mais la plupart visent à intégrer les itinérants dans la vie urbaine. Car c’était là le regard frais que nous apportions à ce qui était conçu initialement comme un problème, et non une opportunité. Nous avons résumé ce regard frais par cette formule : « Tout le monde trouve sa place à Montréal » qui concerne tout le monde, justement.

Ainsi, la mesure identifiée visant multiplier les initiatives de « cafés et repas en attente » et à les étendre à des « petits boulots de quelques heures en attente » ou plein d’autres services comme des « soins dentaires en attente » ne s’adresse pas qu’aux itinérants. Et une telle mesure permet d’augmenter la convivialité de petits bouts de quartier ainsi que de favoriser la mixité sociale.

Cette mesure, comme la plupart parmi la trentaine d’autres identifiées, demande que l’Administration municipale fasse preuve de leadership social, mais absolument pas qu’elle en soit maitre d’œuvre ou participant, d’une manière ou d’une autre. Il s’agit seulement développer un peu plus la culture de convivialité qui est déjà un trait distinctif de Montréal et du Québec. À tous ceux qui font la ville de concrétiser la mesure dans leurs quotidiens.

Sur la trentaine de mesures identifiées, une seule impliquait de développer une nouvelle application informatique pour mettre à jour et communiquer les listes d’offres et de demandes sur tous les « en attente », y compris les places en refuge. D’autant que nous avons découvert que de nombreux itinérants possèdent déjà des appareils mobiles. Deux autres mesures requièrent peut-être de rehausser des systèmes d’information existants pour mieux recenser les itinérants, leurs besoins et ceux des communautés locales, les ressources disponibles, etc.

Le terme « ville intelligente » est à la mode. C’est un peu une auberge espagnole : on s’en sert comme étiquette cool à des concepts de vivre ensemble très différents.

Dans son acception la plus riche et prometteuse, la « ville intelligente » est mobilisation de l’intelligence collective et des contributions de ceux faisant une communauté. Une ville, une cité, ne se réduit absolument pas à une personne légale : la municipalité. Et l’intelligence réside d’abord dans les gens. Les moyens de production et traitement d’informations n’ont ici qu’un rôle de soutien.

Nous tous sommes la ville. Nous tous sommes son intelligence. Et nous avons encore beaucoup à apprendre pour vivre encore plus intelligemment ensemble.

3 commentaire(s)

jacques Voyer dit :
10 octobre 2014 à 5 h 43 min

Cela aurait il été qu'un autre comité d'étude, sous une étiquette glamour?

Pierrot Péladeau dit :
10 octobre 2014 à 11 h 19 min

Excellente question et observation! :-)

En effet, ce sont plutôt les caractères mobilisateurs et civiques (plutôt que hierarchiques ou institutionnelles) des mesures imaginées qui relèvent de la « ville intelligente » (remarquez l'usage systématique des guillemets). La semaine prochaine, je vais illustrer d'un exemple concret.

Laurent Bounin dit :
22 octobre 2014 à 8 h 07 min

Très intéressant. Il sagit de considérer les technologies comme un moyen et non une fin dans le dossier de "Ville Intelligente". En effet, les technologies accélèrent et facilitent le partage d'information et la collaboration entre les citoyens et les employés de la ville. Et comme vous le soulevez dans votre commentaire c'est ce concept même de collaboration et de participation citoyenne qui est la pierre angulaire d'une "Ville Intelligente". Les deux sont donc selon moi indissociable.