/opinion/columnists
Navigation

Le nouveau champ de bataille

Coup d'oeil sur cet article

La question la plus fréquente qu’on m’a posée depuis lundi dernier est: « Est-ce bien un acte de terrorisme? » Normal. Le mot est tellement chargé politiquement que la première réaction de l’observateur est de se dire « Est-ce que je vois bien ce que je vois! »

La question la plus fréquente qu’on m’a posée depuis lundi dernier est: « Est-ce bien un acte de terrorisme? » Normal. Le mot est tellement chargé politiquement que la première réaction de l’observateur est de se dire « Est-ce que je vois bien ce que je vois! »

Depuis des décennies, les spécialistes de toutes sortes argumentent sur la vraie définition du terrorisme, gaspillant des litres d’encre. On devrait pourtant admettre d’emblée que le terrorisme est un phénomène du même type que la charge de cavalerie, on sait ce que c’est quand on en voit une. C’est une tactique inscrite dans une stratégie, c’est-à-dire dans un plan pour sortir vainqueur d’un conflit. Une fois ceci admis, il reste à se demander pourquoi le choix de la tactique terroriste rendrait une stratégie gagnante. Parce que s’il n’y a aucun avantage, pourquoi se fatiguer?

Économie des moyens

L’avantage de l’emploi du terrorisme est dans l’économie des moyens. Brièvement expliqué, c’est le fait que pour les ressources investies, l’acte terroriste produit des effets terriblement disproportionnés. Certes, des avions de chasse c’est bien pour aller détruire les ressources de l’ennemi, ou parfois même lui démolir le moral. Mais un F18 coûte plusieurs milliers de dollars de l’heure à faire voler, et je ne compte pas encore l’armement. Mercredi, une seule personne, armée d’un fusil de chasse a tenu en haleine toute une grande nation industrielle et démocratique pendant une journée entière. C’est l’effet recherché par ceux qui dessinent la stratégie.

Ceci est rendu possible par l’effet multiplicateur du symbolique. Les maîtres terroristes ne sont pas les maîtres de l’armement, mais les maîtres du langage. De la phase d’identification et de recrutement des soldats à la phase finale d’exécution, ils enrobent toutes leurs actions et communications d’une puissante symbolique à la fois politique et religieuse. Politique parce que l’objectif ultime du combat est le pouvoir, religieuse parce que la rhétorique veut démontrer des vérités absolues, implacables, incontournables; il suffit d’y croire.

Nouvelle dimension

C’est le nouveau champ de bataille. Au choc des armées sur le terrain se superpose une nouvelle dimension qui utilise la communication, internet et les réseaux sociaux, en tant qu’arme de guerre. Comme un jeu d’échec en 3D, au premier niveau les armes, au deuxième les mots. Nous avons l’impression d’assister à quelque chose de nouveau parce que l’État islamique est la première organisation à jouer ouvertement sur les deux niveaux. C’est la première fois qu’une armée opérant sur le terrain admet se servir également de la symbolique pour produire du terrorisme.

Que faire? Jusqu’à maintenant, nous avons sous-utilisé la symbolique. Du recrutement dans les forces armées à la condamnation des actes de barbarie en passant par la valorisation de la démocratie, nous en faisons très peu, comme si tout ça allait de soi. Contrer l’attirance que peut avoir le djihad sur certaines personnes, qu’elles soient fragilisées, un peu dérangées ou simplement en quête d’identité, ne passe pas seulement par la répression et la surveillance, mais aussi par la persuasion.