/news/currentevents
Navigation
Elle rencontre le tueur de son fils

Face-à-face avec le meurtrier de son enfant

Treize ans après le meurtre de son fils, une mère tourne la page et trouve la paix en pardonnant et en serrant dans ses bras l’assassin qu’elle est allée voir en prison

Coup d'oeil sur cet article

Christiane Lambert tenait à serrer la main du meurtrier de son fils. Elle a parcouru 3000 km entre Montréal et Vancouver pour le voir et avoir des réponses aux questions qui la rongent depuis 13 ans.

Christiane Lambert tenait à serrer la main du meurtrier de son fils. Elle a parcouru 3000 km entre Montréal et Vancouver pour le voir et avoir des réponses aux questions qui la rongent depuis 13 ans.

«J’avais besoin de le rencontrer et de lui pardonner. Je voulais qu’il m’explique pourquoi il a fait ça et qu’il me dise la vérité», confie Christiane Lambert, 66 ans.

Elle a eu ses réponses le mois dernier.

Sa vie a chaviré en août 2001 avec la mort de son fils, Christian Caron, 28 ans. Elle savait que Christian, qui ne travaillait pas, était un jeune qui faisait pousser un peu de cannabis derrière la maison de son père, à la campagne.

Tout a dégringolé dans la vie de son fils quand deux de ses amis, Stéphane Proulx et Brigitte Gagné, ont été assassinés dans leur appartement de

Pointe-aux-Trembles en mai 2001. Des dizaines de plants et de l’équipement avaient été volés dans le sous-sol de leur logement le soir de leur assassinat.

Tous deux revendaient de la drogue à petite échelle avec Christian Caron, qui fut troublé par ces assassinats. Il craignait d’être le prochain.

C’est alors qu’un ami, Dominic Corneau, lui a suggéré d’aller se réfugier chez son père, à Saint-Félix-de-Valois, près de Joliette.

Corneau et Caron s’étaient rencontrés une dizaine d’années plus tôt, alors qu’ils étaient voisins à Montréal.

Corneau promet à la mère de son ami qu’il va faire tout son possible pour protéger son fils.

Mais sa protection aura été de courte durée. Le 21 août 2001, Christian est retrouvé assassiné dans sa chambre, le crâne éclaté à coups de bâton de baseball. Ligoté au sous-sol, son père Louis Caron, 56 ans, est mort étranglé.

Christiane Lambert est sous le choc.

L’été suivant, les enquêteurs arrêtent deux hommes pour ces quatre meurtres. Un des tueurs est Dominic Corneau.

En quête de réponses

L’arrestation de Corneau a rendu le deuil encore plus bouleversant pour MmeLambert.

«Je voulais la vérité sur le mobile. On ne tue pas pour quelques plants de pot», affirme-t-elle.

Le procès qui a suivi ne lui a rien appris sur ce qu’il s’est passé, Corneau niant sa culpabilité. Il a même été en appel après avoir été déclaré coupable.

MmeLambert voulait en savoir plus, alors elle a fait une demande au programme Possibilités de justice réparatrice en 2012, qui permet aux victimes d’actes criminels ou à leurs proches de rencontrer leurs agresseurs.

Après deux ans de rencontres préparatoires, Christiane Lambert allait enfin pouvoir comprendre ce qui est arrivé à son fils et à son ex-mari.

Calme durant tout le voyage, elle est devenue anxieuse après avoir franchi le détecteur de métal de la prison de Colombie-Britannique où est détenu Dominic Corneau.

Lorsqu’elle est arrivée à la salle des rencontres, la femme menue lui a présenté sa main pour serrer la sienne. Elle l’a senti sous le choc.

«C’était sincère et je ne crois pas qu’il s’y attendait», confie MmeLambert.

En 2005, Christiane Lambert avait déjà rencontré Steve Racine, l’autre meurtrier, et elle lui avait aussi serré la main. C’est elle qui avait été sous le choc à ce moment-là.

«J’ai mis une semaine à m’en remettre, se souvient-elle. Comment ai-je pu toucher la main de celui qui a tué mon fils et mon ex-mari?»

Racine, qui était en libération conditionnelle au moment des meurtres, s’est reconnu coupable des deux doubles meurtres et de deux autres assassinats commis au Sague­nay en 1989 et 1995. Le 25 septembre 2002, il a été condamné à la prison à vie.

Leur rencontre n’a pas permis à MmeLambert d’en apprendre davantage sur la mort de son fils, car Steve Racine ne savait rien.

Cette fois, avec Dominic Corneau, elle a pu découvrir le mobile du meurtre.

Visé par les Hells

Après de longues années à espérer que son fils ait été la victime innocente de ce qui ressemblait à un conflit lié à la drogue, elle a appris toute l’histoire.

Selon les confidences de Dominic Corneau, Christian refusait de s’allier aux Hells Angels ou de leur donner une part de ses profits sur la vente de marijuana. Il faisait pousser plusieurs plants dans des champs et derrière la maison de son père, où 10 plants ont été volés le jour du meurtre.

Christiane a appris que son fils excellait dans la culture de la marijuana.

«Avec un plant, il en faisait trois. Les Hells voulaient le recruter, mais il voulait rester indépendant et faire à sa tête. Il les a envoyés promener», a-t-elle appris.

Son attitude arrogante envers les Hells Angels aurait donc fait de lui une victime de la guerre des motards, qui a duré de 1994 à 2002.

«Dominic a dit [au procès] qu’il accompagnait seulement Racine le soir du meurtre, mais il m’a avoué s’être battu avec Christian sur place et que tout s’est passé très vite. Il ne s’est pas défilé», confie-t-elle.

Selon elle, son fils ignorait que son ami avait participé aux premiers meurtres de Proulx et Gagné.

«Corneau l’avait averti qu’un malheur pourrait lui arriver à lui aussi sous peu. Il n’a pas voulu m’avouer que c’était pour mieux l’isoler qu’il lui avait suggéré d’aller à Saint-Félix, confie la mère. C’est la seule chose qu’il m’a dite que je n’ai pas crue.»

C’est aussi la chose qu’elle a le plus de difficulté à lui pardonner. Et à se pardonner également.

MmeLambert s’en est voulu de ne pas avoir flairé le danger. Elle savait que son fils était impliqué dans des petites combines de drogues, croyait-elle à l’époque.

Elle regrette de ne pas l’avoir dénoncé à la police.

«Mes proches me disaient qu’il allait se faire de mauvaises fréquentations en prison, confie-t-elle, la voix rongée par l’émotion. Mais au moins, j’aurais pu aller le voir en prison au lieu d’aller au cimetière.»

Vie détruite

Après le meurtre, Christiane Lambert a difficilement remonté la pente.

Elle a été sous médication pendant deux ans pour traiter son choc post-traumatique. Elle a aussi vécu des épisodes de dépres­sion.

«Ça a détruit ma vie», confie-t-elle.

Elle a cessé d’exploiter la résidence pour personnes âgées qu’elle dirigeait à Saint-Cléophas-de-Brandon, près de Berthierville.

Elle s’est ensuite retrouvée sur l’aide socia­le après avoir travaillé toute sa vie.

«Les prisonniers payent de leur liberté, mais moi aussi j’ai payé», ajoute-t-elle.

La rencontre avec Dominic Corneau a été plus éprouvante pour Christiane Lambert que celle avec Steve Racine, étant donné qu’elle connaissait le criminel. Nerveuse, elle est demeurée calme tout au long de son entretien avec lui.

«C’était une rencontre pleine d’émotion. J’ai l’habitude de refouler et ça m’a fait du bien de me laisser aller», explique-t-elle.

Mieux préparée, la femme n’a pas vu la même chose dans les yeux des deux meurtriers en série qu’elle a rencontrés.

MmeLambert a eu l’impression que Steve Racine ressentait de la compassion pour elle, mais peu de regrets pour son geste. Elle a toutefois senti Dominic Corneau très peiné par ce qu’il s’est passé et ouvert à se confier. Le gaillard de plus de six pieds avait d’ailleurs apporté un rouleau de papier de toilette pour lui servir de mouchoirs lors de la rencontre.

«Il y avait du regret et de la peine dans ses yeux. Il n’arrêtait pas de répéter “pardonnez-moi, MmeLambert, pardonnez-moi”.»

«On pleurait tous les deux», confie-t-elle.

«Quand je suis sortie de ma rencontre, je n’étais plus la même. Pendant 13 ans, j’ai entretenu l’espoir que mon fils n’avait rien à voir dans tout ça, qu’il faisait pousser son petit plant tranquille de son bord. Je me sentais mieux avec la vérité», souffle-t-elle.

Son autre fils, Michel, a cherché à comprendre les motivations de sa mère.

«Mon deuil est fait depuis longtemps, mais j’ai compris sa démarche en lui parlant. Elle avait besoin de comprendre pourquoi c’est arrivé», explique-t-il.

Dans ses bras

Si son fils va toujours lui manquer, Christiane Lambert se sent prête à mettre fin à son deuil.

«On ne peut pas perdre un enfant et tourner la page comme ça. Mais tout le drame autour, je vais le flusher, comme si Christian était mort tranquille. C’est fini.»

À la fin de la rencontre de deux heures, elle a pris le meurtrier dans ses bras. Tous deux se sont mis à pleurer. Et elle a accordé son pardon à Dominic Corneau.

«Il m’a remercié. Il ne comprenait pas comment je pouvais lui pardonner.»

MmeLambert a pris ses coordonnées pour garder le contact avec lui. Elle a la ferme intention de lui écrire.

Commentaires