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La torture et la peur

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Voilà ce qui arrive quand un gouvernement perd les pédales après un acte terroriste. Le 17 septembre 2001, la CIA obtient du président Bush la permission de saisir et détenir des individus dans des endroits secrets et de les interroger à l’aide de moyens « renforcés ». Résultat : un enfer de détentions arbitraires et de torture.

Le rapport abrégé du Comité sélect sur le renseignement, enfin publié hier suite à une série de délais engendrés par la CIA et par la Maison-Blanche, se penche sur une petite partie du programme. Vu son foyer restreint, il n’y est même pas question de Maher Arar, par exemple, qui n’a pas été détenu par la CIA, mais bien par le renseignement militaire syrien — pour le compte de la CIA bien sûr. Il n’y est pas non plus question des détenus torturés lors de leur détention militaire à Camp X-Ray (Guantanamo) ou ailleurs — même s’ils étaient interrogés par ou pour la CIA. Malgré tout, l’orgie d’abus laisse pantois. On dira que la panoplie des techniques utilisées n’était pas aussi horrible que celle de l’Inquisition espagnole ou de la Gestapo. Le gouvernement étatsunien a tenté de s’excuser de cette manière. Se faire (presque) noyer 183 fois n’est peut-être pas si terrible, après tout. Être tenu debout quatre jours sur une jambe cassée non plus.

Dans les mots de Cofer Black (directeur du Counterterrorism Center de la CIA en 2001) devant la commission du 11 septembre, il fallait ce qu’il fallait pour faire face à Al-Qaïda. Grossièrement surévaluée, la baudruche Al-Qaïda terrorisait les fonctionnaires du renseignement à l’époque, qui n’avaient rien vu venir (ce qu’on appelle Al-Qaïda aujourd’hui n’est pas du tout la même chose). Si peur en fait que Black avait dit «the gloves are off»: les méthodes ordinaires ne suffisaient plus. Défaut principal du rapport publié hier: grosso modo, ses auteurs sont d’accord avec Black: s’ils dénoncent la torture, c’est parce qu’elle ne fonctionne pas et non parce qu’elle est immorale ou illégale. Or, elle l’est, évidemment, et ce n’est pas pour rien que la Convention requiert que les États poursuivent ses auteurs en justice (ce qui a peu de chance d’arriver).

Ça ne fonctionne pas

Cela dit, la CIA sait depuis longtemps que la torture ne fonctionne pas. Un mémo de 1989 est cité dans le rapport: «inhumane physical or psychological techniques are counterproductive». Surprise: sur 6 millions de pages de documents fournis par la CIA, le comité n’a trouvé aucune indication où la torture a mené à la prévention d’un acte terroriste ou à la capture d’un terroriste. La réalité n’est pas comme dans «24 heures chrono»: au contraire, les enquêteurs ont été lancés sur de fausses pistes qui ont souvent mené à l’arrestation ou pire de personnes innocentes. Donc, à moins que ces actes de torture aient été purement vindicatifs, la CIA démontre encore une fois son incompétence dans sa mission principale: la collecte de renseignements. Sans compter qu’elle a bousillé les chances qu’on puisse jamais poursuivre en justice les suspects dont on a extrait les «aveux» à coups de bains glacés et de suspension par les bras.

Pour le moment, la seule personne sanctionnée par la justice dans toute cette histoire est John Kiriakou, ex-agent de la CIA ...qui avait sonné l’alarme au sujet de la torture.