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Elle poursuit la ministre pour l’annulation de son procès

Isabelle Lévesque vit dans la peur depuis l’arrêt des procédures pour délais déraisonnables

Isabelle Levesque, Marc Bellemare
SIMON CLARK / JOURNAL DE QUEBEC Isabelle Lévesque.

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Une femme vit dans la peur depuis que son ex-conjoint, d’abord accusé de voies de fait et de menaces de mort, puis ensuite acquitté pour cause de délais judiciaires déraisonnables, n’a plus aucune condition à respecter et a pu récupérer ses armes de chasse.

Une femme vit dans la peur depuis que son ex-conjoint, d’abord accusé de voies de fait et de menaces de mort, puis ensuite acquitté pour cause de délais judiciaires déraisonnables, n’a plus aucune condition à respecter et a pu récupérer ses armes de chasse.

«Quand je sors de chez moi, je regarde partout en ayant peur qu’il soit là. Je ne me sens en sécurité nulle part. J’ai peur de mourir», laisse tomber Isabelle Lévesque, incapable de retenir ses larmes.

C’est en juillet 2011 que la vie de cette femme de Québec a basculé, alors qu’elle était isolée en plein bois avec son conjoint au nord de La Tuque. Alain Beaudet, armé d’une carabine, aurait menacé de la tuer et l’aurait bousculée.

Au terme de l’enquête policière, l’histoire a été jugée suffisamment sérieuse pour que trois chefs d’accusation soient portés contre son ex-conjoint au palais de justice de Roberval.

De multiples retards

De mois en mois, les retards dans les procédures judiciaires se sont multipliés, si bien que Beaudet a pu être libéré de ses accusations en juin dernier.

«Je me revois, assise dans la salle de cour, pleurant en silence en écoutant le verdict. J’étais anéantie. En traversant le parc des Laurentides, je voyais toujours la même image: ma tête éclatée d’une balle, gisant dans une mare de sang», raconte péniblement Isabelle Lévesque.

«Le message qu’on m’a envoyé cette journée-là, c’est que ce qui m’était arrivé n’était pas grave, que j’étais une moins que rien qu’on pouvait menacer de mort et brutaliser impunément.»

 

le fil des événements
Ce court questionnaire permet de faire une évaluation rapide de la situation, sans pour autant être utilisé pour établir un diagnostic.
31 juillet 2011
Isabelle Lévesque aurait été battue et menacée de mort
14 octobre 2011
Trois accusations sont déposées contre Alain Beaudet (menaces de mort, utilisation négligente d’une arme à feu, voies de fait)
17 octobre 2011
Comparution de l’accusé
15 novembre 2011
Procès fixé au 25 avril 2012
13 avril 2012
La poursuite demande la désassignation du dossier. Il est reporté.
10 décembre 2012
Procès reporté pour encombrement du rôle.
15 mars 2013
Procès reporté pour encombrement du rôle.
2 octobre 2013
Procès reporté pour encombrement du rôle.
15 mai 2014
Demande d’arrêt des procédures par la défense pour délais déraisonnables.
5 juin 2014
Arrêt des procédures

Se faire justice

Des mois après ces événements, une foule de questions planent toujours dans l’esprit de Mme Lévesque.

«J’aurais dû faire quoi dans le bois cette journée-là? Me faire justice moi-même parce que le système ne pouvait pas me protéger? Si on en arrive là, dans quel genre de société vivrons-nous?» questionne-t-elle.

«Toute notre société est basée sur les règles qu’on s’est données. Si on n’est pas capable de les faire appliquer par notre système de justice, que va-t-il nous arriver?»

Aujourd’hui, Mme Lévesque n’en revient pas que son ex-conjoint ait pu reprendre une vie normale et récupérer ses armes de chasse. «Moi, ma vie ne continue pas comme avant. Je dois suivre une thérapie, je vis dans la peur. Il y a un boisé derrière chez nous et je ne suis pas capable de sortir parce que je pense toujours qu’il y est caché», poursuit-elle.

C’est pour toutes ces raisons que Mme Lévesque a envoyé une mise en demeure pour réclamer 75 000 $ à la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, et au Directeur des poursuites criminelles et pénales, lundi. Si elle n’obtient pas de réponse, elle compte entamer des poursuites civiles pour faire valoir ses droits.


D’autres cas d’arrêt des procédures

►L’ex-chef de police de Lévis Jean-François Roy, qui était accusé de conduite avec les facultés affaiblies

►L’ex-animateur de radio François Reny, contre qui pesaient 21 accusations d’avoir contrevenu à une disposition du Règlement sur les agents de voyages relativement à la gestion du compte en fidéicommis de l’agence Voyages Budget

Marc Bellemare, ex-ministre de la Justice
Marc Bellemare, ex-ministre de la Justice

Bellemare invite les victimes à se tenir debout

Dégoûté de voir Isabelle Lévesque être abandonnée à son sort, l’ex-ministre de la Justice Marc Bellemare invite les victimes à se prendre en main et ne pas accepter pareille situation.

Pourquoi envoyer une mise en demeure au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) et à la ministre de la Justice?

Parce qu’ils ont des obligations vis-à-vis les victimes. Pour que des accusations soient déposées comme celles contre l’ex-conjoint d’Isabelle Lévesque, il faut que la Couronne ait la conviction morale d’obtenir une condamnation. Donc, il y a une preuve extrêmement forte que les crimes ont été commis. Ensuite, quand tout le processus judiciaire tombe en raison de délais déraisonnables, c’est inacceptable et très inquiétant pour la population en général.

Y a-t-il un manque de ressources dans le système judiciaire?

On dit qu’il manque 100 procureurs de la Couronne au Québec. Est-ce que c’est le cas? Ils nous le diront au procès parce que c’est certain qu’un juge va entendre notre cause, alors ils viendront l’expliquer. Mais il faut se rendre à l’évidence: il y a un sous-financement de notre système de justice.

Que pensez-vous des nombreux cas d’annulation de procès pour cause de délais déraisonnables, dernièrement?

On n’aurait pas pensé en arriver là il y a 10 ans. Il y a un je-m’en-foutisme particulièrement inquiétant à la Justice. J’ai l’impression que la ministre Vallée n’a pas conscience des conséquences de tout ça sur les victimes. Il faut que tous ceux à qui ça arrive se tiennent debout. Aucun montant d’argent ne pourra remplacer la valeur d’un procès pour une victime d’acte criminel. Pour ces gens-là, un procès est une reconnaissance sociale de ce qui leur est arrivé. Quand on leur enlève ça, c’est comme s’ils n’existaient pas comme personne.