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On assassine la parole

L’objectif n’était pas de faire taire ces caricaturistes, mais d’abattre le canal de diffusion des caricatures

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Photo AFP

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Mercredi matin, à Paris, la rédaction de Charlie Hebdo a été décimée par des tueurs froids, bien armés, organisés, déterminés. Après les premiers moments d’effroi, une impression de jamais-vu s’est installée. Ce n’est pourtant pas la première fois que des journalistes, illustrateurs, photographes paient de leur vie le désir de témoigner. Ils sont pris en otage, exécutés, assassinés pour ce qu’ils disent et ce qu’ils montrent.

L’histoire du terrorisme est assez répétitive. Les attentats, quoique différents dans leur forme, présentent presque toujours la même structure: on choisit une cible en raison de sa signification politique ou religieuse, on met au point une exécution publique faisant le plus de bruit possible et on fait passer un message. La suite est l’affaire de la police.

Pourtant, on a l’impression ici d’avoir assisté à un événement inédit. Le malaise s’installe. Charlie Hebdo est une publication assez mal aimée et relativement marginale étant donné son contenu. Pourtant, immédiatement après l’attentat, une immense vague de solidarité a pris naissance. Là aussi un phénomène exceptionnel. Des gens qui n’avaient même jamais entendu parler de cet hebdomadaire, qui ne lisent pas le français, sont sortis dans la rue pour exprimer leur solidarité. Pourquoi?

La publicité

Il faut préciser au départ que le terrorisme contemporain a instrumentalisé les médias d’information. Un attentat est inutile si personne ne sait qu’il a eu lieu. Ceci a toujours plongé l’institution médiatique dans un dilemme parfaitement insoluble. Si nous parlons du terrorisme, nous contribuons à son action. Si nous n’en parlons pas, c’est faillir à notre devoir d’informer. Ce problème était plus cuisant avant internet. Maintenant, les terroristes peuvent faire leur propre publicité et ils ne s’en privent pas.

Nous avons donc assisté, ces dernières années, à un glissement dans l’attitude des groupes terroristes face aux médias. Avant, ils en avaient besoin, maintenant, ils sont l’ennemi. Tout comme les régimes autoritaires ont compris que leur survie dépend du contrôle de l’information et donc des informateurs, les terroristes ont constitué leurs propres organes de presse.

On pourrait presque dire que les terroristes sont passés à l’ère totalitaire. Au siècle dernier, les groupes se plaçaient à l’intérieur d’un débat politique. Quoique marginaux et violents, ils continuaient à discuter. Maintenant, grâce à internet et aux réseaux sociaux, ils ont pris possession de leurs moyens de communication et ils entendent bien imposer leur point de vue et faire taire les autres par la violence.

La véritable cible

Cet attentat, contrairement aux autres, ne visait pas à faire taire un individu ou même à terroriser un groupe. Les tueurs ne visaient pas que les personnes, mais, à travers elles, l’institution. En assassinant des individus, les terroristes voulaient assassiner l’organe médiatique qu’est Charlie Hebdo. L’objectif n’était pas de faire taire ces caricaturistes, mais d’abattre le canal de diffusion des caricatures, le journal en tant que vecteur de la parole libre. Charlie Hebdo publie des choses que les autres se refusent de publier. Ce faisant, il contribue à la diversité des idées et des opinions. C’est là que se trouve le centre de la cible de ces terroristes.