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Entrevue exclusive avec Laurent Lamothe

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Le premier ministre Laurent Lamothe, a annoncé sa démission le 14 décembre dernier, se sacrifiant dans l’espoir de mettre fin aux manifestations sanglantes et dénouer la crise politique et électorale qui sévissait depuis des mois. Lors de son adresse à la nation, il a dit quitter son poste avec «le sentiment du devoir accompli». Le Journal l’a interviewé à Port-au-Prince, quelques semaines avant ce coup d’éclat. Nous avions justement discuté, avec lui, du bilan de son administration dans la foulée du séisme de janvier 2010. Laurent Lamothe a été nommé «chef du gouvernement» par le président Michel Martelly en mai 2012, succédant à Garry Conille qui avait lui aussi démissionné. Voici donc des extraits de cette entrevue sous embargo réalisée le 24 novembre dernier, l’une des dernières sinon la dernière entrevue qu’il a accordée à des médias étrangers alors qu’il était toujours au pouvoir:

Question : Cinq ans plus tard comment se porte Haïti? Le Ministre de la Communication dit qu'en trois ans, il s'est passé plus de choses que dans les 25 dernières années, est-ce que vous partagez son constat?

Laurent Lamothe : Absolument. En 3 ans on a réussi à augmenter le taux de scolarisation. 88% des enfants vont à l'école aujourd’hui.brbrReplacementbrbr On aréussi à relocaliser plus de 1,4 million d'Haïtiens qui vivaient sous des tentes dans des conditions infra-humaines et qui sont relogés dans leurs quartiers d'origine.brbrReplacementbrbr Il y a plus de 700 kilomètres d’autoroutes qui sont en train d'être construits a travers le pays.brbrReplacementbrbr Il y a 10 ministères sur 42 qui sont en train d'être reconstruits.brbrReplacementbrbr Nous avons plus de 600 000 enfants dans le programme de cantines scolaires qui reçoivent un repas par jour.brbrReplacementbrbr Nous avons un programme d'inclusion sociale et de lutte contre la pauvreté extrême, d'ailleurs nous avons réussi à réduire le taux de pauvreté de 31% à 24% ce qui est quand même considérable dans le contexte dans lequel nous sommes.brbrReplacementbrbr Dans le domaine de la sécurité Haïti est aujourd'hui un des pays les plus sûrs des Caraïbes avec un taux de criminalité de 7 (crimes) par 100 000 (habitants) et aussi de nouvelles destinations touristiques qui s'ouvrent un peu partout.brbrReplacementbrbr Le port de Port-au-Prince est en reconstruction et celui du Cap-Haïtien, on a déjà commencé la phase 1. Nous construisons aussi 4 nouveaux aéroports.

Question : Où construisez-vous ces aéroports?

Laurent Lamothe: L'aéroport de Port-au-Prince était détruit après le tremblement de terre. Maintenant, nous sommes en phase 2 de sa reconstruction dans la salle de départs.brbrReplacementbrbr Ça été réparé, rénové et aujourd'hui il peut résister à un tremblement de terre de catégorie 8. Nous avons l'aéroport international(Hugo Chavez) du Cap-Haïtien qui est opérationnel.brbrReplacementbrbr Nous avons aussi l'aéroport international de l'Île-à-Vache pour avoir une destination touristique à part entière et l'aéroport des Cayes.

Question: Vous parlez de tourisme à l'Île-à-Vache... Justement, le tourisme est-ce que c'est la clé de l'avenir d'Haïti? Sur Twitter, vous écrivez souvent #openforbusiness, c'est le message que vous voulez envoyer?

Laurent Lamothe:

La situation économique d'Haïti nous force à diversifier notre PIB dans un sensoù nous avons des recettes fixes qui sont les impôts et la douane, donc il nous faut aller vers les secteurs porteurs. Pour diversifier notre économie, nous comptons énormément sur le tourisme.brbrReplacementbrbr En République Dominicaine il y a plus de 4 millions de touristes par an, ce qui leur apporte une diversification énorme de leur économie.brbrReplacementbrbr Ils ont des mines en République Dominicaine. Ici aussi, mais nous avons décidé de prendre un chemin sûr, avec précaution.brbrReplacementbrbr Il y a un institut sud-africain qui fait des études pour nous du sous-sol minier. Elles nous diront ce que ce sous-sol contient et nous présenteront une valeur approximative avant de pouvoir rentrer dans des négociations. Et bien entendu, on le fera avec l'aide d'experts de cabinet internationaux pour assurer une transparence et pour assurer que les intérêts d'Haïti soient protégés.

Question: Quels types de métaux pensez-vous peut-être un jour exploiter?

Laurent Lamothe: Il y a des mines d'or, mais l'important en plus des métaux c'est la méthode pour arriver à l'exploitation et c'est de nous assurer que les intérêts d'Haïti soient protégés et aussi pour être sûr de protéger l'environnement.brbrReplacementbrbr (Pour revenir au) secteur touristique, nous avons fait du développement des îles une priorité première. Nous avons l'île de la Tortue par exemple, où il y a la société américaine Carnival Course Line qui a signé une lettre d'intention avec nous pour investir 70 millions de dollars américains sur cette Île superbe dans le Nord d'Haïti qui a certainement une des plus belles plages du monde. C’est une île aussi ou il y a énormément de misère et de pauvreté, donc cet investissement ira très loin pour renforcer la création d'emplois et la création de richesses en général sur l’île et marquera la présence d'Haïti dans le domaine touristique de manière spectaculaire, parce que les gens verront une île qu'ils n'ont pas encore vue dans la caraïbes. C'est une opportunité énorme pour nous.

Question: Sur les promesses de 11 milliards $ de la communauté internationale, environ 4 milliards seulement ont été versés en 5 ans. Avez-vous toujours espoir que les 7 autres milliards arrivent un jour dans les coffres d'Haïti?

Laurent Lamothe: Écoutez, c'est l'une des raisons pour lesquelles nous voyageons beaucoup. C'est justement pour rencontrer les différents bâilleurs de fonds, pour rencontrer les partenaires internationaux et aussi pour nous assurer que les engagements soient respectés. On a fait beaucoup avec très peu et on a beaucoup à faire, et, pour le faire, il faut avoir les moyens économiques. Il y a eu effectivement 4 milliards investis principalement dans l'aide humanitaire d'urgence au lendemain du tremblement de terre, mais vous savez très bien qu’avec l'aide humanitaire, on ne peut pas construire une patrie, une nation.brbrReplacementbrbr Donc on souhaite que les bâilleurs respectent leurs engagements et voilà pourquoi on fait de notre mieux pour communiquer, pour rester en contact avec eux et aussi pour leur faire savoir ce qu'on a réussi a réaliser avec le peu de moyens à notre disposition et ce qu’on aurait pu faire si chacun respectait ses engagements. Donc c'est important de continuer le dialogue.

Question: Vos voyages à l’étranger sont souvent critiqués dans la presse haïtienne. Est-ce que les critiques de vos détracteurs à ce sujet vous dérangent?

Laurent Lamothe: On aurait aimé dépenser moins, on aurait aimé ne pas voyager du tout mais la situation d'Haïti est toujours hautement dépendante de l'international. Ça aurait été beaucoup plus facile de rester ici, dans ce bureau, mais on croit qu’en voyageant, en plaidant la cause d'Haïti sur la scène internationale comme le font tout les autres pays d'ailleurs, on pense avoir de meilleurs résultats et on a vu que, déjà, ça commence à porter ses fruits. Par exemple le gouvernement américain a décidé de faire passer son aide à travers le gouvernement haïtien mais demanière limitée à travers deux organismes haïtiens: le ministère de la santé publique, ce qui est très bien, et aussi le fond d'assistance économique et sociale. Donc on applaudit ca. Cela démontre d'ailleurs la confiance qu'il sont en train de mettre en Haïti aujourd'hui.

Question:Quand vous regardez le bilan de vos réalisations, de quoi êtes-vous le plus fier ?

Laurent Lamothe: Moi je peux vous dire que je suis fier de pouvoir servir mon pays comme Premier Ministre, ce n’est pas une mission facile mais c'est une mission très exaltante qui nous donne l'opportunité tous les jours de faire une différence. Ce qui me rend le plus fier, c'est de pouvoir faire une différence, que ce soit sur un enfant, que ce soit sur une mère, sur un père de famille ou que ce soit sur une ville ou sur le pays. Donc en terme de réalisations, certainement le fait d'avoir contrôler l'inflation qui est quand même un facteur majeur de lutte contre la pauvreté, on a beaucoup de fierté dans la gestion financière et économique du pays.brbrReplacementbrbr Ensuite et très certainement dans le secteur touristique je pense qu'Haïti a fait d'énorme progrès, dans l'image d'Haïti à travers le monde.brbrReplacementbrbr Je suis très fier aussi de pouvoir reconstruire. Plus de 800 chantiers aujourd'hui sont en cours pour moderniser notre pays parce que pendant trop longtemps il n’y a eu presque aucun investissement dans les infrastructures, donc nous avons l'opportunité de le faire aujourd'hui et pour ça nous sommes très fiers.

Question: On entend souvent dire qu’il n’y a pas de classe moyenne en Haïti; il n’y a que des pauvres ou des riches. Que faites-vous pour combattre les inégalités sociales?

Laurent Lamothe: Voilà, ça c'est l'un des fléaux d'Haïti: les inégalités. C'est le fait qu'il y a beaucoup trop de pauvreté. C'est un sujet sur lequelnous parlons continuellement pour essayer réduire les inégalités, d'avoir des politiques d'inclusions sociales, mais tout ceci doit se faire dans un cadre bien entendu de création d'emploi massif. On a mis l'emphase sur 2 points:brbrReplacementbrbr 1) des programmes d'assistance sociale pour ceux qui vivent dans des conditions d'extrême pauvreté pour les faire sortir du seuil de la pauvreté extrême qui est moins d'un dollar par jour. Nous avons investi plus de 100 millions de dollars dans les programmes d'assistance et de solidarité sociale et ceci a touché plus de 2.5 millions d’Haïtiens en trois ans.brbrReplacementbrbr Dans un deuxième temps, nous faisons une réforme de nos lois pour la création d'entreprises, des lois pour que ça soit plus facile parce que si nous voulons avoir une classe moyenne solide, il faut pouvoir encourager l'innovation, il faut pouvoir encourager les idées nouvelles de nos universitaires par exemple, il faut pouvoir financer leurs idées. Dans ce sens, il y a eu d'énormes progrès qui ont été faits. Bien entendu, il y a énormément de chantiers à faire dans ce sens parce qu’on ne changera pas la situation sociale d'Haïti en 1 an, en 2 ans, même pas en 10 ans, mais il faut commencer et nous avons commencé à le faire, nous croyons fermement que nous devons encourager l'entreprenariat. Il y a eu plusieurs millions de dollars investis dans des programmes d'assistance aux micros et petites entreprises pour leur donner le crédit nécessaire pour avoir une croissance acceptable. Donc, au milieu d'un développement intensif qu'on est en train de mener. ceci amènera très certainement une nouvelle classe d'Haïtiens.

Question: Parlez-nous de l'importance de la stabilité politique dans le pays. C'estcrucial?

Laurent Lamothe: Bon, c'est comme au Canada, c'est comme dans n'importe quel autre pays du monde. De pouvoir prévoir ce qui va se faire est important pour tout investisseur, pour tout Haïtien, pour tout entrepreneur. Pour savoir s’ils vont se réveiller demain matin dans un environnement stable pour travailler. Nous avons eu une période de stabilité politique importante pendant ces 3, 4 dernières années et nous allons faire de notre possible pour maintenir cette stabilité qui est indispensable au progrès.

Question: Haïti traîne un lourd passé de corruption et de dictature. Qu’avez-vous fait pour enrayer la corruption a votre arrivée au pouvoir?

Laurent Lamothe: La corruption existe dans pratiquement tous les pays du monde. On voit dans les grandes démocraties en Europe par exemple des cas de corruptions au plus haut niveau. À notre niveau, tous les ministres, en commençant par le Premier Ministre, ont été contraints de faire une déclaration de leur patrimoine ce qui n'était pas fait dans le passé. Aujourd'hui, pratiquement tous les membres du gouvernement ont leur déclaration de patrimoine (pour éviter des conflits d’intérêt potentiels). Ensuite, il y a, pour la première fois de l'histoirede ce pays, une loi anti-corruption qui a été votée par le parlement et qui criminalise certains faits de la corruption et qui, parfois, triple les peines de prison.brbrReplacementbrbr Nous avons aussi augmenté la capacité opérationnelle de l'unité de lutte contre la corruption; ils ont plus de budget, ils sont beaucoup mieux équipés et ils sont formés pour travailler. Donc la réforme dans ce secteur avance à grands pas. Bien entendu, on doit faire beaucoup plus, on travaille aussi avec le chapitre haïtien de Transparency International parce que nous voulons avoir aussi beaucoup plus de transparence dans notre gestion. Nous avons le conseil de gouvernement, par exemple, qui se fait en direct à la télévision où la population peut voir sur quoi on travaille. Donc, transparence et répression de la corruption sont 2 piliers sur lesquels nous travaillons.

Question: Enfin, comment qualifiez-vous votre bilan des réalisations des dernières années et quel est votre message le plus important pour la communauté internationale et le Canada?

Laurent Lamothe: «Dans le contexte dans lequel nous évoluons, il y a eu d'énormes progrès mais il y a d'énorme réalisations toujours à accomplir. On me qualifie toujours d'éternel insatisfait des résultats et je le prends dans un sens positif, parce qu’ici on mesure le progrès un projet à la fois, une décision à la fois. Et il est important de se souvenir que chaque décision a un impact sur 10 millions d'Haïtiens, donc compte tenu du fait que nous avons fait beaucoup avec très peu, si nous avions reçu ce qu'on nous avait promis on aurait fait beaucoup plus, mais je suis satisfait avec ce que nous avons réussi à faire compte tenu des faibles moyens que nous avons reçus.»