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«Haïti doit rester sur le radar»

«Haïti doit rester sur le radar»
Photo AFP

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Lorsqu’elle a été nommée à la tête de la Francophonie, fin novembre, l’ex-gouverneure générale du Canada Michaëlle Jean venait à peine de compléter un mandat de quatre ans à titre d’envoyée spéciale de l’UNESCO en Haïti.
 
En entrevue avec Le Journal, elle a accepté de livrer ses états d’âme sur son pays natal, qu’elle a revisité plus de 20 fois depuis le séisme du 12 janvier 2010.
 
Ce qu’elle pense de...

La reconstruction

« Ce qui est encourageant, c’est de voir à quel point la vie reprend du terrain. C’est bouleversant quand on voit ça. Nous voyons des édifices sortir de terre, les ministères sont en construction, il y a un nouveau campus universitaire dans le nord qui est moderne. La population a retrouvé son rythme. Vingt millions de tonnes de gravats ont disparu. Les camps se sont fermés les uns après les autres. C’est extraordinaire de voir ça. Pour moi, c’est de l’espoir. On sent un plan qui est en marche. On sent qu’il y a une volonté réelle.»

La dépendance à l’aide internationale

«Des aides d’urgence, ça ne produit rien de durable, c’était ça ma préoccupation. On veut sortir de la dépendance à l’aide internationale et l’assistanat. D’où la stratégie d’Haïti qui est ouverte aux investissements. Il fallait assainir le milieu des affaires, faciliter les investissements, l’implantation d’entreprises étrangères, (mettre sur pied) des mécanismes de lutte contre la corruption et désengorger Port-au-Prince, un des plus graves problèmes.»

Du manque de coordination des ONG

«Le grand drame, il faut le dire, c’est que sur tous les décaissements accordés par la communauté internationale, il y a à peine 1% qui est allé vers les caisses de l’État (haïtien). Le manque de cohésion est venu de nos pratiques à nous. Il n’y a aucune harmonisation des critères des ONG.»
«En donnant des fonds à une multitude d’organisations, on a fait de ce pays un laboratoire d’essais et erreurs. Mais au fond, entre 30% et 40% des fonds attribués en sous-traitance vont pour les besoins propres de ces organisations pour leur administration. C’est cette logique-là qui doit changer. Une charité mal ordonnée, ça ne produit rien de durable. Je l’ai dit à la Banque Mondiale, je l’ai dit partout.»

De l’utilisation des dons

«Moi, quand je prends l’avion pour Haïti et que je vois des gens, avec le cœur sur la main et qui me disent qu’ils viennent construire une école dans telle région, un dispensaire dans telle région,  je leur dis : ah, c’est bien ! Est-ce que vous faites ça en arrimage avec le ministère de l’Éducation en Haïti ? Avez-vous pris connaissance du plan national pour la reconstruction du système éducatif ? Avez-vous fait un état des lieux des besoins, région par région, département par département ? La réponse, c’est non. C’est le free for all, c’est ça le problème ! »

De certains évangélistes
 
«Moi, je vois des gens qui vont ouvrir des universités privées. Ce sont des évangélistes qui veulent faire du prosélytisme. Ils sont là pour leur propre cause ! Il y a un fonds de commerce de la crise en Haïti.»

L’intérêt médiatique en baisse

«J’étais consciente du fait qu’une crise n’attend pas l’autre sur la scène internationale et que malgré le grand élan de solidarité envers Haïti et toute l’attention focalisée sur le drame, d’autres catastrophes prendraient le haut de la liste et Haïti reculerait dans la liste des urgences. C’est implacable.»
«Alors j’ai pris mon bâton de pèlerin, armée de tous mes contacts pour aller frapper à toutes les portes que je savais ouvertes pour l’ancienne gouverneure générale. Je suis allée partout mener un plaidoyer pour m’assurer que Haïti reste sur le radar. Ça a été mon premier cheval de bataille : prendre la parole partout.» 

Du développement du tourisme
 
«Moi, je pense que c’est une des clés (pour relancer le pays). Enlevez l’apport du tourisme à la Ville de Montréal ou à la Ville de Québec et leur économie s’effondre. Pareil pour Paris ou New York. Le tourisme est un secteur extrêmement important. Ça produit des opportunités de travail.»
«Qu’est-ce que Haïti a à offrir ? Des bâtiments patrimoniaux, une histoire singulière, une culture très vive, un territoire encore vierge à bien des égards avec des plages à développer.
Haïti est le pays de la région où il se construit le plus d’hôtels. Moi, je voyage beaucoup et je regarde l’offre hôtelière en Haïti et elle est beaucoup plus intéressante et de qualité que dans bien des pays où je vais. On a financé aussi avec l’UNESCO le secteur de l’artisanat. Ça produit beaucoup d’emplois.»

Des sites patrimoniaux

«Haïti a des sites classés au patrimoine mondial. Ça fait partie de la stratégie pour le développement touristique. Maintenant, il y a un musée à la Citadelle. Toute la toiture a été refaite, il y a des arches qui ont été installées pour soutenir la façade principale. Il y a des aménagements, un kiosque d’information, des kiosques aussi pour les artisans. On a la plus belle collection de canons de l’époque napoléonienne, ce sont des pièces très rares.»