/news/world/haiti
Navigation

Le malheur des amputés

Abandonnés, des survivants doivent s’organiser seuls

Coup d'oeil sur cet article

VALLÉE-DE-JACMEL | Elle a presque tout perdu. Ses proches. Son gagne-pain. Une jambe. Elle est isolée, comme des milliers d’autres, car son handicap est une malédiction en Haïti, où elle ne reçoit aucune aide du gouvernement.

Malgré cette terrible épreuve, cinq ans plus tard, Maude Antoine assure qu’elle «va bien».

Elle se déplace avec des béquilles dans les montagnes escarpées de la Vallée-de-Jacmel. Elle incarne la «résilience» haïtienne, une formule usée à la corde. Éclopée, elle s’est relevée. Lentement mais sûrement. À l’image de son pays.

Bien que son handicap l’empêche de trouver du travail et qu’elle n’ait plus un sou, elle ne peut s’empêcher de voir la vie du bon côté. Après tout, le séisme dévastateur a failli faucher sa vie.

Malgré les efforts du secrétaire d’État haïtien à l’Intégration des personnes handicapées, plusieurs survivants du séisme, comme Maude Antoine, sont laissés pour compte.
Photo Le Journal de Québec, Daniel Mallard
Malgré les efforts du secrétaire d’État haïtien à l’Intégration des personnes handicapées, plusieurs survivants du séisme, comme Maude Antoine, sont laissés pour compte.

Maude est une miraculée.

Elle était à Port-au-Prince en janvier 2010, dans le quartier Christ-Roi.

Quelques jours avant le tremblement de terre, elle avait eu une curieuse prémonition. «J’ai pleuré sans raison. Je ne savais pas pourquoi. J’avais envie de prendre toutes mes affaires pour aller m’installer [près de Jacmel].»

Ex-vendeuse dans une boutique de vêtements, elle avait décidé d’aider sa sœur et gardait des enfants à la maison. Après la première secousse – un avertissement qu’elle n’a pas pris au sérieux –, elle est retournée à l’intérieur.

 

Photo Le Journal de Québec, Daniel Mallard

«Je suis obligée de dire que ça va»

«C’est à ce moment-là que le vrai tremblement de terre s’est produit. J’ai ressenti des secousses très fortes. Je croyais que tous les enfants étaient à l’intérieur. J’ai pris deux enfants dans mes bras, mais j’ai reçu un coup dans le dos. Les poteaux verticaux de la maison sont restés debout, mais les trois étages se sont effondrés.»

Miraculeusement, les enfants n’ont rien eu. Sa tête était à l’extérieur de la maison, mais ses pieds étaient coincés sous le béton.

«J’entendais tout le monde dire que j’étais morte, mais j’ai fini par donner un signe de vie en bougeant la main.»

Maude a dû trimer dur avec des outils, prêtés par des passants, pour se libérer elle-même.

Elle a mis des heures à joindre l’hôpital de la Paix. «J’ai trouvé un endroit pour m’asseoir, croyant qu’il s’agissait de gens malades. Je parlais aux gens, mais ils ne me répondaient pas. Ce n’est que dans la matinée, le lendemain, que j’ai découvert que j’étais parmi les morts.»

Le médecin, qui a nettoyé sa plaie sans anesthésiant, lui a plus tard annoncé qu’il devait l’amputer. «C’était l’amputation ou la mort. Les gens qui étaient avec moi se sont mis à pleurer.»

Mise à la porte de la maison de son oncle, elle a vécu ensuite un certain temps dans une tente. Mais les choses se sont arrangées par la suite. Maude vit aujourd’hui dans une coquette maison en bois et en tôle dans la montagne.

Photo Le Journal de Québec, Daniel Mallard

Des voisins paient son loyer annuel de 10 000 gourdes (environ 225 $ US).

«Cinq personnes m’aident pour la maison. Chaque année, ils me supportent. Je me sens bien. Je suis obligée de dire que ça va. Je suis en vie... Mais je ne vivrai plus jamais dans une maison en béton», lance-t-elle.