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Sottises à Davos: Énième mort de la «sphère privée»

Scène du film '1984'
Umbrella-Rosenblum Films Production

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Plusieurs médias à travers le monde ont repris les titre et texte d’une dépêche de l’Agence France Presse (AFP) : « La sphère privée, c’est fini ». Déboulonnage d’un mythe.

Cette année, la grand-messe annuelle du Forum économique mondial de Davos a été plutôt terne. Des sujets secondaires ont donc pu recevoir un écho. Or, si au cours de ma vie on m’avait donné un dollar chaque fois que quelqu’un a déclaré la mort de la « sphère privée » ou de la « vie privée », j’aurais accumulé des millions. Mais répétition ne fait pas vérité.

Aujourd’hui, je vais m’attarder sur la question à savoir, pourquoi diverses affirmations rapportées de Davos sont manifestement fausses? Le prochain billet, pourquoi sommes-nous portés à les croire malgré leur fausseté? Et le suivant, à qui profite ce genre de divagations?

Pensées confuses

Pour commencer, il faut observer l’extrême confusion qui règne dans l’usage de termes comme « sphère privée », « vie privée » (ou « privacy » en anglais). Car il en existe des centaines de définitions très différentes selon les disciplines et les usages. J’en énumère quelques-unes dans un autre billet qui conclut que la rigueur exige d’éviter le plus possible d’employer ces termes (à moins de n’avoir pas le choix, et alors, seulement accompagner de guillemets et d’une définition stricte). Autrement, toute discussion risque de subir de multiples glissements de sens où alors on mêle tout, on s’emmêler soi-même et l’on emmêle ceusses à qui on s’adresse.

Vivez-vous en régime totalitaire?

« Les participants à ce sommet de l’élite économique et politique mondiale ont appris que la sphère privée était définitivement morte », affirme la dépêche de l’AFP.

Ce n’est pas une affirmation banale.

Car une autre façon d’exprimer la même chose est d’affirmer que nous vivons tous désormais sous une sorte de régime politique totalitaire (style Corée du Nord) ou au sein d’une sorte de vaste secte (style celle de Roch Moise Thériault).

En effet, la notion moderne de « sphère privée » correspond à ces activités qu’un individu ou un groupe d’individu (famille, entreprise, association, etc.) peut exercer avec plus ou moins grandes autonomie et liberté.

Or l’abolition de toute « sphère privée » est précisément ce qui caractérise le projet totalitaire ou sectaire : réduire tout individu à n’être, soit qu’un rouage de la grande mécanique du système, soit qu’un jouet entre les mains du gourou. Les deux d’ailleurs se confondent souvent lorsque toute personne doit se mettre tout entier au service du Fuhrer, du Grand Camarade ou du Guide suprême. La philosophe Hannah Arendt nous rappelle d’ailleurs que les nazis proclamaient que « la seule personne qui soit encore un individu privé en Allemagne, c’est celui qui dort. »

Il est d’ailleurs intéressant de noter que l’illustration choisie par Canoë (reprise ci-haut) pour cette dépêche était tirée du film 1984, inspiré du célèbre roman de George Orwell décrivant une humanité complètement sous le joug de régimes totalitaires.

Mais au fait. Vous sentez-vous vivre en système totalitaire ou au sein d’une gigantesque secte? Poser la question c’est y répondre.

La « sphère privée » se porte très bien merci. Peut-être même un peu trop bien alors que les classes moyennes, cédant au cynisme, se détournent de la vie publique et s’investissent plutôt dans leur « vie privée » et la consommation. Mais c’est déjà un autre sujet.

Remplacer le test de grossesse par la liste d’épicerie?

« Imaginez qu’un grand magasin connait toutes vos habitudes d’achats, et qu’il sait que vous êtes enceinte avant même que vous ayez prévenu votre famille. » Ici, les conférenciers de Davos réfèrent à une anecdote dont il déforme complètement la nature et les faits. La voici.

Un an après que les magasins Target aient lancé un programme de promotion visant les ménages attendant une naissance, un homme a demandé à voir le gérant d’une succursale de Minneapolis. Cet homme, en colère, brandissait les coupons que Target avait été envoyé à sa fille : « Elle va encore à l’école secondaire, et vous lui envoyez des coupons pour des vêtements et des lits de bébé? Voulez-vous la pousser à tomber enceinte? » Mais quelques jours plus tard, le père, un peu décontenancé, téléphone au même gérant : « J’ai eu une conversation avec ma fille. Certaines activités ont eu lieu dans ma maison à mon insu. Elle doit accoucher en aout. Je vous dois des excuses. »

Est-ce que Target « savait » que cette adolescente était enceinte? Absolument pas.

Target appliquait seulement un programme de promotion développé par des statisticiens de son département d’Analyses markéting. On avait étudié les listes d’achats de femmes qui s’étaient inscrites sur le registre pour réceptions-cadeaux (shower) pour naissance. On a alors identifié une cinquantaine de comportements d’achats qui se retrouvaient plus fréquemment dans ce groupe particulier : abandon des lotions parfumées pour des lotions non parfumées, apparition des achats de suppléments de calcium, magnésium ou zinc, etc. Les statisticiens ont pu en déduire que plus grand était le nombre de tels comportements enregistrés, plus grande était la probabilité (50 %, 65 %, 80 %, par exemple) qu’ils soient reliés à une grossesse.

On parle bien de « probabilités » d’un rapport entre achats et grossesse, pas de grossesse comme telle.

En effet, il se peut très bien que de tels achats soient faits par une femme ménopausée ou par un homme. D’ailleurs, je me souviens que lorsque nous avions fait une journée d’essai prétournage du film Joseph K, l’homme numéroté, nous avions soumis au panel d’experts de telles listes d’achats faites par un homme célibataire. Sur le coup, ces experts ont cherché ailleurs dans ses dépenses, par exemple des indices de pratique de la musculation pour expliquer ses achats d’huile pour bébé. Jusqu’à ce qu’ils découvrent que l’homme donnait tout simplement un coup de main à sa voisine de palier en lui faisant profiter de ses propres courses en magasins.

Inversement, il sera impossible d’observer ces comportements d’achats identifiés chez un très grand nombre de femmes véritablement enceintes. Par exemple, certaines femmes changeront leur alimentation plutôt que de prendre des suppléments alimentaires. Ou se procureront de tels suppléments ailleurs que dans votre chaine de magasins à rayons.

Pour les Target et autres Walmart, c’est déjà un succès s’ils peuvent repérer la moitié, ou même que le tiers des gens dont le ménage vit une grossesse, et si de ceusses-là, ils peuvent en convaincre ne serait-ce que 10 % à faire désormais le gros de leurs achats chez eux (parce qu’avec un enfant, le temps manque et on rationalise donc ses déplacements). Les profits générés par ces nouvelles fidélités seront substantiels.

Bref, si l’anecdote est vraie, son interprétation à Davos était totalement fausse. D’ailleurs, combien d’entre vous trouvent souvent bizarres les suggestions, loin de vos intérêts ou besoins, que vous font les YouTube, Facebook, Amazon et autres librairies ou magasins en ligne? L’affirmation de certains spécialistes du markéting voulant que les commerçants vous connaissent mieux que vous-mêmes tient, aujourd’hui, plus de la vantardise que de la réalité. L’analyse statistique des comportements fait des bonds de géant. Mais (pour toutes sortes de causes que j’expliquerai à une autre occasion) on est loin du jour où Target pourra diagnostiquer votre grossesse avec votre liste d’achats aussi fiablement qu’un test d’urine...

Les jeunes, inconscients et insouciants?

Autre cliché lancé à Davos : « Anthony Goldblum, un jeune entrepreneur dans les hautes technologies, a déclaré devant cette même session que ce qu’il appelle la “génération Google” était beaucoup moins regardante quant à la protection de sa sphère privée que les précédentes. »

Encore une fois, les faits démentent platement. Encore cette semaine, le Commissariat à la protection de la vie privée du Canada a publié les résultats d’un sondage qui montre que la population canadienne se préoccupe de plus en plus de la protection de la « vie privée » (peu importe ce que ce terme peut signifier pour ceusses qui y ont répondu). Effectivement, on constate une différence des niveaux de préoccupation entre les moins de 25 ans et les plus âgés. Mais cette différence est légère et directement proportionnelle avec le niveau de conscience des enjeux.

Par ailleurs, les travaux de plusieurs chercheurs, notamment ceux de danah boyd, montrent, au contraire, que les jeunes sont souvent plus habiles que leurs ainés à gérer les informations personnelles qu’ils dévoilent ou non à qui.

Mythes tenaces

Je ne passerai pas systématiquement à travers toutes les affirmations rapportées de l’atelier de Davos. D’autant que je ne sais pas, si la dépêche de l’AFP reflète bien la teneur de propos tenus. Cependant, ce ne sont pas les mythes, tout aussi infondés que tenaces, qui manquent au soutien de la thèse, tout aussi infondée, de la mort de la « sphère privée ».

Au point qu’il faut soulever une autre question : pourquoi y croit-on? C’est la question que j’aborderai dans mon prochain billet.

Indice : dieu le sait.