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Sottises à Davos (2): Dieu et ses successeurs savent tout de toi

Blason du Information Awareness Office
Information Awareness Office

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Les croyances que les ordinateurs – donc les États et les entreprises – connaitraient absolument tout sur nous reposent sur des ressorts religieux et psychologiques qui font obstacle à notre maitrise de nos machines informatiques.

Hier, j’ai traité du mythe de la mort de la « sphère privée » soutenu par des arguments tout aussi erronés. Car au dernier Forum économique mondial de Davos, on avait pour une énième fois lancé des déclarations à l’effet que la vie privée est morte parce que les États et les entreprises savent tous sur vous et moi. Aujourd’hui, j’explore pourquoi nous sommes spontanément portés à les croire malgré leur fausseté. Un troisième billet portera sur qui profite ce genre de divagations.

Le fantasme

« On vous surveille. Le gouvernement a un dispositif secret, une machine qui vous espionne jours et nuits, sans relâche. Je l’avais conçue pour prévenir des actes de terrorisme, mais la machine voit tout... »

Ces phases accompagnent le générique d’ouverture de la série télé Personne d’intérêt (Person of Interest, en anglais). La Machine incarne bien sûr le fantasme ultime de la police prédictive : empêcher les crimes avant même qu’ils soient commis. La Machine est un ordinateur branché à toutes les sources d’informations personnelles possibles pour prédire quand un crime précis sera commis, par qui et contre qui. Évidemment, une telle capacité de prédiction tue toute intrigue. À la télé, le suspens est donc créé par le fait que la Machine ne donne aux héros de la série qu’un seul petit indice sur chaque projet de meurtre prédit.

La Machine est directement inspirée du programme Total Information Awareness (Conscience totale de l’information) du gouvernement états-unien. Les deux partagent d’ailleurs la même histoire. En réalité comme dans la fiction, l’administration Bush commande le plus vaste programme de surveillance de l’histoire du pays suite aux attentats du 11 septembre 2001. Officiellement ce programme Total Information Awareness n’existe plus, mais les outils logiciels qu’il a développés sont au cœur des activités de surveillance masse dénoncées par Edward Snowden.

Dès le départ, l’emploi du mot Total dans le titre du programme avait choqué parce qu’il signalait une ambition totalitaire et la mise sous surveillance de la totalité des citoyens. Cependant, c’est l’aspiration divine qui nous intéresse plus ici : la prétention à pouvoir lire le cœur des êtres humains en manipulant des montagnes d’informations sur eux afin de détecter les méchants qui s’apprêtent à faire le mal. Cette ambition délirante transparait dans les propos des responsables de l’ex-programme et des activités actuelles. Elle aussi illustrée par le blason (illustration en début d’article) du bureau du programme : Œil omniscient de Dieu surveillant toute la planète, à la fois le Voyeur suprême et Protecteur (Œil de la Providence).

Cette aspiration divine n’est pas anecdotique. Elle engloutit des dizaines de milliards par année dans une surveillance de masse inefficace qui prive de ressources les programmes de surveillance ciblée sur les menaces réelles. Cette aspiration divine se pointe aussi dans les pensées et ambitions d’un grand nombre de patrons, développeurs et praticiens de l’informatique et disciplines connexes. J’en ai rencontré les manifestations suffisamment souvent pour qu’on puisse la désigner comme une des nombreuses causes des bordels informatiques dénoncés dans le Journal.

Cela n’est pas étonnant. Cette conception divine du monde est ancrée dans la psychologie humaine.

Dieu-espion

Ancien évêque d’Édimbourg en Écosse, Richard Holloway propose une intéressante hypothèse sur l’invention de dieu. Il faut bien, en effet, qu’au cours des millénaires de l’évolution de l’espèce humaine, il y ait une date où l’idée de dieu apparait. Holloway propose donc une hypothèse plausible en regard des connaissances anthropologiques et psychologiques actuelles. Cette hypothèse repose justement sur l’interception de communication, l’espionnage.

Selon Holloway, dieu n’aurait pu être inventé qu’après le développement du langage par nos lointains ancêtres humains. Plus tard après en fait : seulement lorsque l’être humain a finalement pris conscience qu’il pensait.

Or, penser c’est beaucoup tenir une conversation avec soi-même. À partir de la prise de conscience de cette conversation, des êtres humains se seraient posé la question : se peut-il qu’il existe quelqu’un d’autre qui puisse l’intercepter et écouter ma conversation intérieure? Certains êtres humains ont répondu « oui ». Ils venaient d’inventer une ou des divinités.

Dans le cas des religions avec « dieu personnel » (comme les judaïsme, christianisme et islam, entre autres), la divinité nous connait personnellement à travers son interception de nos pensées intérieures (et de nos paroles ouvertement prononcées). La divinité s’intéresse à nous personnellement. Et réciproquement, nous pouvons nous adresser à elle personnellement. Et elle nous entend personnellement et nous écoute. Elle sait donc si nous sommes bon ou méchant. Elle sait aussi nos prières.

En fait, ce dieu peut éventuellement savoir tout de toutes personnes, de tous êtres vivants et de toutes choses. C’est l’espion suprême. Plus ou moins bienveillant.

Maman dieu

Encore aujourd’hui, l’enfant de deux à quatre ans fait l’expérience d’une semblable perception divine. Cet enfant est assez âgé pour comprendre que sa mère et autres personnes significatives ne cessent pas d’exister lorsqu’elles quittent son champ de vision. Mais l’enfant est encore trop jeune pour comprendre que sa mère et autres humains peuvent voir et entendre des choses différentes que celles qu’il voit, entend ou pense.

D’une part, c’est très rassurant. Pour l’enfant, Maman sait tout ce qui lui arrive. C’est comme si elle était toujours là à ses côtés. Mais d’un autre part, Maman sait tout ce que l’enfant fait. Notamment si l’enfant respecte les règles et les consignes de Maman.

Rien à cacher...

Voilà pourquoi les affirmations à l’effet que l’État ou les entreprises peuvent savoir tout sur nous ne choquent pas tant que cela. Ces affirmations ne sont pas éloignées des expériences et des ressorts psychologiques et culturels ancrés en nous tous. Voilà aussi pourquoi l’affirmation d’une telle surveillance peut même nous apparaitre comme rassurante.

Voilà aussi pourquoi lorsqu’on pose abstraitement la question de cette surveillance, tant de gens répondent spontanément : qui n’a rien à cacher n’a rien à craindre. En y regardant bien, cette réponse apparait d’ailleurs moins politique que religieuse.

En effet, si on pose la question en termes concrets, les réponses deviennent aussitôt toutes autres. Les personnes âgées et malades se méfient de la surveillance de leur consommation de médicaments et soins de santé par les assureurs. Les chômeurs et travailleurs saisonniers se méfient de la surveillance des organismes de l’État providence et de l’impôt. Les membres de classe moyenne supérieure détestent leur profilage pour des fins de sollicitations téléphoniques ou autres. Les membres de minorités visibles redoutent la surveillance des policiers. Et ainsi de suite. Ces gens reconnaissent alors que cette surveillance est exercée par des entités dont les intérêts et les valeurs peuvent entrer en conflit avec les leurs. La question de la surveillance devient alors politique.

Qui n’a rien à cacher, n’a rien à craindre est la réponse spontanée qui monte de notre enfant de deux à quatre ans. Si je ne fais rien de ce que Maman dit qui est mal, elle ne grondera pas. C’est aussi la réponse spontanée qui monte de notre culture religieuse (même si nous ne sommes pas nous-mêmes croyant). Si je ne fais rien de ce que Dieu dit qui est mal, il ne me punira pas. D’ailleurs, comme par hasard, Dieu partage toujours plus ou moins mes propres valeurs ou celles de mes parents ou de ma communauté.

Mais évidemment, lorsque la surveillance est concrètement exercée par quelqu’un qui a un réel pouvoir de décision sur ma vie, je préfère ne pas trop lui donner à savoir qui pourrait éventuellement lui servir contre moi.

Ordinateur dieu

Quand on mêle l’ordinateur à la surveillance, le mystère s’installe carrément pour plusieurs. En effet, la plupart des opérations de cette machine échappent à nos sens humains et son fonctionnement demeure énigmatique à la plupart d’entre nous. Plusieurs chercheurs, dont Sherry Turkle, ont donc observé que nous avons alors souvent tendance à parler de l’ordinateur comme s’il avait des attributs divins. Cela est vrai même de plusieurs spécialistes de l’informatique.

Une simple machine se transforme alors en La Machine. Affirmer alors qu’Elle voit tout, qu’Elle sait tout ne choquera donc pas en soi. On s’en réjouira. On s’en indignera. Mais on le croira volontiers.

Cette croyance est apparue dès les années 1960, à l’époque des gros ordinateurs centraux que seuls pouvaient se payer les États et les très grandes entreprises. Mais cette croyance se renforcera à partir des années 1990 où s’est répandue l’idée totalement fausse (j’en ai traité dans cet autre billet) que les informations que manient les ordinateurs seraient immatérielles. Il n’existerait alors plus grand différence alors entre les informations, immatérielles et intangibles, de La Machine et les connaissances, spirituelles et intemporelles, de Dieu sur nous et le monde. Une confusion commode quand il s’agira de vendre à des gouvernants non spécialistes l’idée de dépenser des dizaines de milliards pour La Machine surveillera le monde et détectera les méchants. Ou qui identifiera les préférences et intérêts de chaque client.

En passant, c’est un spécialiste du langage et théologien, Jacques Perret, qui a suggéré l’emploi du mot « ordinateur » pour désigner en français ces « machines universelles » que l’anglais appelle toujours « computer ». Or, « Ordinateur » était un nom utilisé pour désigner Dieu au Moyen-Âge : « Celui qui met l’ordre dans le monde ».

Une machine n’est qu’une machine

Aujourd’hui, mon propos était d’expliquer pourquoi nous ne sommes pas si choqués par des affirmations aussi extravagantes que celles voulant que des machines sachent tout de nous, et qu’en conséquence, nous n’ayons plus aucune « vie privée ». Ce genre d’affirmations joue sur des ressorts bien ancrés dans nos croyances et notre expérience de l’univers dans lequel nous avons grandi.

À un autre moment, je reviendrai sur comment ces idées fausses à propos de l’informatique contribuent à provoquer divers bordels informatiques et font obstacle à notre maitrise du monde numérique que nous nous construisons.

Entretemps, dans le troisième et dernier billet réagissant aux sottises déclarées à Davos, j’identifierai qui profite de ces faussetés.

Indice : suivez la piste de l’argent...