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Sottises à Davos (3): Flatter les puissants. Désarmer les faibles.

Photo : Atelier au Forum économique mondial de Davos autour du Secrétaire d’État étatsunien John Kerry.
Photo : Atelier au Forum économique mondial de Davos - Source : Wikicommons

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L’affirmation de la mort de la « sphère privée » sert à rendre futile toute discussion politique ou éthique sur les usages possibles ou non de l’informatique. L’Histoire aurait pris fin : les technologies inventées par les humains se développent désormais malgré eux.

Dans un premier billet, j’ai traité du mythe de la mort de la « sphère privée » soutenu par des arguments tout aussi erronés, encore une nouvelle fois au dernier Forum économique mondial de Davos. Un second billet a exploré pourquoi nous sommes spontanément portés à croire ces arguments malgré leur fausseté. Ce dernier et troisième billet pose les questions : quel message envoie ce genre de divagations? Et au profit de qui?

La dépêche de l’Agence France Presse, largement reprise à travers le monde, affirmait donc que quelque 2500 décideurs politiques et économiques mondiaux se seraient laissé dire que « nous vivons déjà dans un état de surveillance » et que « la sphère privée était définitivement morte ».

Présumons que plusieurs des « experts » de cet atelier de Davos croyaient de bonne foi ce qu’ils disaient. Cela même si la fausseté de certains de leurs arguments et conclusions était aisée à démontrer .

De toute manière, ce n’est pas ce qui s’est dit qui là-bas qui m’intéresse ici : c’est plutôt l’effet de ce qui en a été rapporté.

D’ailleurs, est-ce que « l’élite économique et politique mondiale » ne savait pas déjà les énormes capacités de surveillance dans lesquelles leurs propres gouvernements et entreprises investissent massivement? Voyons donc. Non, le message de l’atelier de Davos s’adressait surtout au reste de l’humanité, à nous tous.

Nos désirs sont votre réalité

Ainsi, certains entrepreneurs informatiques n’ont fait que reprendre les propos des leadeurs de leur industrie : Google, Facebook et cie. Tous utilisent alors un stratagème connu : faire croire que ce que la situation dont on souhaiterait profiter existe déjà.

Leurs intérêts industriels profiteraient du fait que plus personne ne puisse exprimer une revendication politique ou économique sur les informations qu’ils traitent, comment et dans quels buts. Donc, ils multiplient donc les occasions de faire croire que l’état des choses a déjà rendu ce type de revendication dépassé ou impossible.

Dans ce cas-ci particulier des informations qui nous concernent: chers concitoyens, vous n’avez plus aucune raison d’avoir un mot à dire sur ces informations et ce que nous en faisons. Car il faut que ces informations soient considérées comme une ressource exploitable à notre guise.

La fin de l’Histoire?

L’affirmation voulant que « nous vivons déjà dans un état de surveillance » sous-entendrait donc que nous avons franchi un seuil historique irréversible. À partir d’hier, la surveillance est devenue inévitable, continuelle et totale... aussi loin qu’on peut voir dans le futur.

Or, cela est historiquement faux. La surveillance a toujours été une composante indissociable de toute vie sociale, humaine et animale (et même végétale, a-t-on récemment découvert). On peut même affirmer que la surveillance fait société, dans une certaine mesure.

Ainsi à travers l’histoire, il était banal que l’organisation physique et sociale des villages et des quartiers urbains offre spontanément la sécurité à ses habitants, grands et petits. Car les gens qui y résident, travaillent, passent par là, s’amusent ou ne font rien s’offrent spontanément et gratuitement une surveillance mutuelle, constante et autonome.

Aujourd’hui, on cherche plutôt à confier cette surveillance à des corps de fonctionnaires publics, à des entreprises et à des moyens techniques qui, malgré leurs grands couts, réussissent difficilement à produire un réel sentiment de sécurité. Et en fait, génèrent souvent de l’insécurité, la déresponsabilisation... et certainement des profits de plus en plus énormes pour les industries fournisseuses.

Déclarer que « nous vivons déjà dans un état de surveillance », c’est insinuer que nous, citoyennes et citoyens, n’avons plus notre mot à dire sur le type de surveillance que nous voulons nous donner pour produire quelle société dans laquelle nous souhaiterions vivre.

Plus largement, que nous n’avons plus notre mot à dire sur les valeurs et les objectifs qui justifieraient ou non l’emploi de l’un ou l’autre des moyens d’information désormais à notre disposition.

Que nous n’avons pas non plus notre mot à dire sur le choix des moyens parmi la variété, sans cesse plus grande et puissante que nous offre les « progrès » techniques. Laissons plutôt ces choix à « l’élite économique et politique » qui, elle-même, serait d’ailleurs à peine en mesure de gérer ces « progrès » que personne ne pourrait contrôler en réalité.

C’est à peine s’il nous reste, nous citoyens et nos élus, que la possibilité de discuter des modalités du recours à ces moyens de plus en plus puissants et couteux. Et encore, la question de qui contrôle ces moyens (et en profite) serait déjà réglée : cela ne peut être que cette « élite économique et politique » qui cherche déjà à ce que les pouvoirs de ses organisations deviennent de plus en plus opaques pendant que nos vies devraient devenir de plus en plus transparentes.

Bref, la partie aurait été jouée, terminée. L’humanité serait désormais hors-jeu. L’Histoire se poursuivait maintenant malgré elle. Autant nous abandonner à une vie confortable (du moins, pour cette portion de l’humanité qui peut jouir de « consommation »).

En réalité

Évidemment, il y a des limites à ce que de plus en plus de dizaines de milliards de précieux dollars et d’innombrables talents soient vampirisées dans des activités de surveillances inefficaces au mieux, ou bordéliques au pire. Des populations de plus en plus familiarisées avec l’informatique comprennent de mieux en mieux qu’il est possible de faire bien mieux, justement.

Il a surtout des limites à la docilité des individus et des peuples dont il est difficile d’éteindre définitivement les viscéraux désirs d’autonomie et de liberté.

N’en déplaise à tous ceux qui proclament ou prophétisent le contraire...