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L’âge des possibles

Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

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Pendant les vacances, il y avait un toit de palmes et des lits très minces, pas d’internet, pas de télévision ni de cinéma. Ce n’était pas le grand luxe, loin de là. Certes il y avait la mer et le soleil, mais le soleil se couchait tôt et faisait la grasse matinée comme un ado. C’est dire qu’il y avait du temps à combler. C’est dire qu’il y avait des livres.

Beaucoup de livres en vacances, pour moi, pour mes enfants, pour la mère de mes enfants. Une grosse dizaine de livres, près de 20, en fait, et pas des petits. J’ai lu Le Royaume, d’Emmanuel Carrère, 630 pages, avec fascination, ce qui n’est rien puisqu’il s’agit d’une sorte d’enquête sur les conditions d’écritures des évangiles. Un tour de force, qui nous fait comprendre que la foi n’est jamais indissociable des conditions sociales, économiques et culturelles de ceux qui affirment la posséder.

J’ai lu Collines noires, de Dan Simmons, 800 pages dans sa version de poche, l’histoire du rouleau compresseur de la civilisation blanche sur la culture et les peuples amérindiens.

J’ai aussi lu, non, nous avons lu, avec plaisir et émotion, le roman de Khaled Hosseini, Ainsi résonne l’écho infini des montagnes, près de 500 pages. C’est mon fils de 15 ans qui l’avait dans sa valise. C’est qu’il en a à peu près fini des séries jeunesse, et qu’il était depuis peu orphelin des lettres.

Un monde trop grand

Je l’ai dit et répété : depuis que la littérature jeunesse s’est développée, voilà en gros une trentaine d’années, avec le succès foudroyant que l’on sait, où sont allés tous ses lecteurs? Que sont devenues les orphelines d’India Desjardins et d’Aurélie Laflamme, les orphelins de Bryan Perro et d’Amos Daragon?

Ils ont vieilli, et plusieurs ont cessé de lire parce que soudain, c’était la jungle, là-bas, dans les librairies. Soudain les livres n’étaient plus «pour eux», n’étaient plus classés en tranche d’âge. Les jeunes lecteurs, devenant «adultes», se sont sentis lâchés lousses dans un monde trop grand pour eux, trop plein de livres. Beaucoup, au début, en piochent deux ou trois au hasard, n’aiment pas, laissent tomber. Ils ne liront plus pendant 30 ans, parce qu’ils ne savent pas quoi lire.

Passage difficile

J’étais ravi que mon fils lise des romans, sur le matelas mince des vacances, des romans adultes, des romans sans prince ni super pouvoir, mais magiques, oui, comme l’est toute littérature. Il a lu le Khaled Hosseini, puis nous l’a fait lire, à sa mère et à moi, fier de nous faire découvrir un auteur.

Et ensuite je lui ai filé Le Monde selon Garp, de John Irving, qu’il a dévoré, et quand je l’ai entendu s’écrier, aux alentours de Minuit : «Ah non, c’est pas vrai, Garp meurt? Garp!!!», j’ai su que c’était gagné, que mon fils avait négocié avec succès ce passage difficile de la littérature jeunesse à la littérature tout court. Et qu’à l’âge des possibles qui était le sien, à tout le moins, avec un bon livre dans son sac, plus jamais il ne serait seul.