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La société secrète des campagnes, la frontière et la Mercedes blanche

GRC SQ
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La société secrète, la frontière et la Mercedes blanche

L’histoire que je m’apprête à vous raconter est vraie. Aucun nom ne sera révélé, ni l’endroit où cette aventure qui s’étire sur deux jours a pris place. Soyez rassurés, elle se termine bien en bout de ligne et oui, il sera question de police aussi, de plusieurs services de police même.

Les événements sont survenus en Montérégie, dans un village situé tout près de la frontière américaine. Elle aurait pu se dérouler sans que personne n’en sache quoi que ce soit. La générosité des personnes impliquées de près où de loin à m’en faire part, révèle toute la capacité d’une communauté à faire face aux situations imprévisibles et de la collaboration démontrée par les gens habitant la campagne. Une forme de société secrète que l’on retrouve dans à peu près tous les villages du Québec prend ici toute son importance. Ils se connaissent, savent qui circule dans le coin, et observent, silencieusement, les allées et venues de tout un chacun. Jusqu’à ce que...

19 février - 19h45

Elle est longue cette route, trop longue même. La tempête de neige n’en finit plus. Le vent qui hurle dans toutes les directions secoue le véhicule conduit par une dame qui a bien hâte d’arriver à destination. On y voit presque rien devant soi, même la route semble vouloir se cacher sous les éléments.

Ça fait presque 2 heures qu’elle roule ainsi, elle est presque au but. Soudainement, sorti de nulle part, elle voit un homme gesticuler au beau milieu de la chaussée. Les clignotants de la voiture près de lui sont bien peu de choses signalant sa présence. Elle s’arrête tant bien que mal. L’inconnu a besoin d’aide, il se dit en panne d’essence.
L’homme s’exprime en français avec un fort accent, ce n’est pas un Tremblay du Lac St-Jean. Le crâne rasé et fort peu vêtu pour les circonstances, il n’est pas du coin et semble peu connaître la région. Il peine à expliquer que 2-3 voitures sont passées sans s’arrêter et demande où est la station d’essence. En bonne samaritaine, la dame le fait monter à bord, il va mourir de froid se dit-elle. N’écoutant que son grand cœur, elle décide de le reconduire une dizaine de kilomètres plus loin, à la station-service la plus proche. Elle ne se sentira pas en danger selon ce qu’elle dit.

L’homme, un bidon d’essence vide à la main, raconte se rendre souper chez une amie. Il explique vaguement qu’il est de Montréal tout en ajoutant qu’il a demeuré longtemps dans le charmant village de Trois-Rivières...

Il ajoute ensuite chercher un endroit touristique fort connu de la région qui, s’il est fort populaire en été, est fermé au public l’hiver. La dame dira que son système d’alarme s’est alors mis en marche. Pendant le trajet, comme si ses mots allaient la protéger, elle explique que les routes sont patrouillées par la Sûreté du Québec et la gendarmerie Royale du Canada étant donné la proximité d’un poste frontalier.

L’homme répond étrangement en demandant ce qu’est la GRC et veut savoir où sont les « petits » postes frontaliers de la région. Quelque chose ne fonctionne pas dans le discours de l’inconnu. Pendant qu’elle pense à son téléphone portable dont la pile est à plat, celui de l’homme sonne. La conversation sera brève, très brève, trop même étant donné les circonstances. Il n’explique pas a son interlocuteur son retard où sa situation. Il n’a pas non plus pensé à appeler de l’aide se dit la dame.

- Je te rappelle...

Elle dira par la suite avoir pensé entrer à l’intérieur de la station service, elle y est connue, pour dire au préposé que si elle ne téléphonait pas d’ici une trentaine de minutes d’appeler la police. Elle ne l’a pas fait. Une imprudente pudeur l’en a empêché, elle ne voulait pas contrarier l’étrange passager qu’elle avait à bord.

Bien peu de mots sont échangés en retournant vers la voiture de l’homme, une Mercedes blanche qu’il dit avoir acheté il y a deux jours. Il a 3-4 autres voitures à ce qu’il raconte. C’est de plus en plus mystérieux tout ça.

Arrivée à la voiture en panne, elle le perd de vue après lui avoir dit qu’elle allait attendre que sa voiture démarre. Il se rend du côté passager et le temps s’écoule. Elle voit le coffre arrière s’ouvrir et le temps passe, les secondes s’étirent pour devenir de très longues minutes où elle ne voit pas ni ne sait ce que l’homme trame.

À ce moment, deux camions arrivent en sens inverse, le premier conducteur lui signale que ses phares l’éblouissent, elle en diminue l’intensité et il continue son chemin. Le second ralentit et fait mine de s’engager dans l’entrée qu’elle bloquait bien involontairement. Elle avance un peu pour ensuite s’apercevoir que la Mercedes blanche est en mouvement. Le conducteur lui envoie la main et quitte de façon précipitée, sans un mot, pas même un merci.

Elle continue son chemin vers la maison où son mari viendra la rejoindre bien après son arrivée. Les conditions de la circulation n’allaient pas en s’améliorant et il travaillait tard ce soir-là. Après avoir raconté son histoire il a été convenu de faire un signalement à la GRC. Ce n’est rien d’exceptionnel après tout, à toutes les semaines, ils arrêtent des immigrants illégaux qui traversent la frontière dans ce secteur. L’histoire serait presque plate comme la lune si elle devait s’arrêter ici, sauf que...


20 février 10 h 30

Bien après le signalement fait aux autorités, la personne dont c’est le travail vient déneiger l’entrée de la dame en question. Les sociétés secrètes des villages, c’est aussi les personnes qui les composent, les nouvelles se transmettent rapidement et il est informé de ce qui s’est passé la veille. Résident de l’endroit, il a souvent été confronté à la réalité des immigrants illégaux et du travail des policiers près de la frontière.

Puis, les choses se bousculent. Vers 14 h, le « déneigeur » téléphone à la résidence de la dame pour dire qu’il vient d’avoir un appel pour aller dégager une voiture enlisée dans l’entrée d’une personne différente de la première dans le village. Une autre dame mentionne qu’il s’agit d’une Mercedes blanche, conduite par un étranger au fort accent. Il se fait dire que l’inconnu cherche encore le même endroit qui est fermé l’hiver mais combien proche de la frontière. Il a l’équipement pour le faire mais n’est pas remorqueur. C’est la GRC qui recevra l’appel de service.

En attendant, l’homme et le conjoint de la première dame se rendront sur place, une longue entrée au bout de laquelle on ne voit pas la maison. Cette dame habite seule depuis le décès de son mari. La voiture n’est pas localisée et les deux hommes retournent chez eux sans savoir que la Sûreté du Québec est aussi en route, demandée en assistance par leurs confrères de la police fédérale.

Peu de temps après, la Mercedes en question ressort de l’entrée, s’engage sur le chemin pour être prise en chasse par un policier de la GRC qui l’a repéré. La poursuite ne sera pas longue. Le conducteur, qui visiblement ne souhaite pas échanger avec les forces de l’ordre, accélère, perd le contrôle dans une courbe et vient finir sa course dans un mur de pierres. Les policiers sont sur place, tant la SQ que la GRC et l’homme est arrêté.

Fin de l’histoire ?

Pas tout à fait, à ce qu’il paraît. Les informations glanées ça et là démontrent que l’homme en question serait le même que la veille. La voiture n’était pas immatriculée. Un transit dans la lunette arrière aurait confirmé la possession récente de ce véhicule par l’homme arrêté. Un bidon d’essence est trouvé dans le coffre arrière. Il aurait nié avoir été dans la région la veille en répétant encore qu’il cherchait un endroit qui est pourtant fermé l’hiver...

Des informations sont à l’effet que le suspect possède une adresse au Québec. Elle se trouve à plus de 200 kilomètres de l’endroit où est survenu cette saga. Les policiers ne le confirmeront pas, mais  l’information qui circule maintenant est à l’effet qu’il possède une imposante feuille de route criminelle, pour violence entre autres choses. La dame qui se sentait en sécurité jeudi soir dernier l’apprendra peut être en lisant ces lignes.

Pour ajouter aux rumeurs de village, il appert que plus tard, ce vendredi après-midi là, les services frontaliers américains ont procédé à l’arrestation d’un homme qui aurait tenté d’entrer illégalement aux États Unis. Il aurait été reconduit près des lignes par... un conducteur au volant d’une Mercedes blanche...

Ouf ! Tout est bien qui finit bien dit-on. Les conclusions de tout ça ? 1- Tout le monde n’est pas nécessairement fin, tout le monde n’est pas toujours gentil, malgré les apparences. 2- Un téléphone portable, c’est utile quand c’est chargé. 3- Il y a des fois où se rendre utile s’est de laisser quelqu’un sur le bord de la route malgré le froid et de laisser la police faire son travail...