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L’atteinte rapide du déficit zéro

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Plus de 85 groupes sociaux ont donné lundi dernier le coup d’envoi à une grande semaine d’actions visant à dénoncer les mesures d’austérité mises en place par le gouvernement du Québec afin d’atteindre dès la première année le déficit zéro. L’atteinte rapide du déficit zéro est-elle souhaitable? Et si oui, comment y parvenir?

 


La révolte gronde... contre les hausses de taxes

Le ministre des Transports a laissé entendre cette semaine que la captation de la valeur foncière serait une bonne piste pour financer le transport en commun. Les réactions ne se sont pas fait attendre.

Une nouvelle taxe? Après toutes les augmentations d’impôts, de tarifs, de contribution santé, de taxe de vente, de taxes municipales, de taxes scolaires... Sérieusement?

Des citoyens exaspérés

C’est exaspérant de voir les gouvernements piger toujours davantage dans les poches des contribuables pour régler leurs problèmes de financement. Oh, ils visent parfois les banques ou les stations-service qui devront nous refiler la facture, mais c’est du pareil au même. Oui, des groupes manifestent dans les rues en dénonçant des «coupures», parfois réelles, mais souvent imaginaires. Par contre, ceux qui tentent de joindre les deux bouts et qui ne vont pas manifester en ont assez, eux aussi.

En décembre dernier, l’Institut de la statistique concluait que le revenu disponible des Québécois avait diminué pour la première fois en 10 ans... en raison de l’alourdissement du fardeau fiscal. Les hausses incessantes de taxes ne passent plus.

L’atteinte du déficit zéro demeure essentielle, et dès le prochain budget. Pourquoi? Parce qu’on a déjà repoussé une fois le délai. La crédibilité du gouvernement souffrirait assurément d’un autre pelletage par en avant, notamment auprès des agences de crédit. Si elles ont des doutes, on paiera davantage d’intérêt sur notre dette considérable et les choix à faire seront encore plus difficiles. N’oublions pas non plus que la récession s’est terminée il y a six ans déjà et que repousser encore l’échéance ne transformera pas pour autant les syndicats en alliés.

Faire les choses autrement

Comment atteindre le déficit zéro si on ne peut pas augmenter les revenus et que réduire les dépenses provoque des manifestations tonitruantes? Il y a certainement moyen de faire mieux avec les 98,9 milliards de dollars que l’État dépensera l’an prochain.

  • Est-ce normal que ce soit des policiers qui coûtent 120 000 $ par année qui regardent des images de photo-radars pour y confirmer les excès de vitesse? Un civil bien formé pourrait s’en charger tout aussi bien.
  • Les tâches administratives exigées des médecins ou des enseignants peuvent-elles être allégées et confiées à du personnel qui coûte moins cher?
  • Est-il normal qu’un CPE reçoive du ministère de la Famille 2768 $ de plus pour chaque enfant par rapport à une garderie privée qui, pourtant, respecte les mêmes normes et le même programme éducatif?

S’il est si difficile de comprimer les dépenses publiques, c’est parce qu’il faut d’abord envisager de nouvelles façons de faire. Ensuite, les économies viendront.

Que ce soit à la «Coalition pour la survie des services publics» ou à la «Coalition opposée à la tarification et à la privatisation des services publics», il n’est jamais question de BONS services publics. Ce ne sont pas les résultats qui importent, mais que les services soient offerts par le secteur public.

Ces œillères-là, qui coûtent cher, n’ont plus aucune raison d’être aujourd’hui.

Youri Chassin
Économiste et directeur de la recherche Institut économique de Montréal
 

La morale et la peur

Après la crise de 2008, notre gouvernement s’est lancé dans la construction de ponts et de route, entre autres vers le nord pour aller exploiter des mines. On aurait pu profiter de ces investissements pour instaurer des transports en commun intelligemment conçus et fonctionnels pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, mais non, ça ne pressait pas. Finalement, la stratégie gouvernementale n’a rien relancé, l’économie est restée morose.

En 2010, le gouvernement a changé de cap et a mis la priorité sur l’équilibre budgétaire. Augmentation de taxes et de tarifs, réduction de la croissance des dépenses de l’État... Les revenus n’ont pas été au rendez-vous. L’économie a continué de stagner et l’atteinte de l’équilibre a été retardée. On a quand même gardé le cap: réduire au plus vite la taille du déficit et de la dette. Le gouvernement a bien sûr omis de nous dire que le Québec a un des déficits les plus bas des économies «développées» et que sa dette était sous la moyenne des pays de l’OCDE.

Générations futures

Nous courons vers une catastrophe écologique en continuant d’émettre plus de carbone que nous devrions, mais l’important, c’est la dette qu’il ne faut pas léguer à nos enfants. Bien sûr, alors qu’elles géreront la montée du niveau de la mer et les réfugiés climatiques, les générations futures se diront: «Au lieu d’avoir moins pollué, le Québec n’a pas fait de déficit en 2015-2016, merci sages prédécesseurs! Vous avez acheté plus de VUS cette année-là parce que le prix de l’essence avait baissé, les inégalités sociales ont continué de se creuser, mais au moins vous n’avez pas ajouté 0,5 % à votre dette publique!» Contribuables, félicitez-vous des statues qu’un futur épanoui dressera en votre nom.

Cadeaux fiscaux

Comprenez-moi, je n’ai rien, en soi, contre l’équilibre budgétaire. Mais depuis 10 ans, la question n’est pas d’évaluer avec intelligence la situation budgétaire du Québec: il est question de morale et de peur. On se fonde sur quelque chose de profondément ancré en nous: devoir de l’argent, c’est mal. C’est la peur aussi de voir débarquer on ne sait quel riche étranger venu réclamer son dû et saisir LG-2. On oublie qu’on doit 85 % de nos dettes à des Québécois ou des Canadiens, que les intérêts que l’on verse vont faire grossir, entre autres, nos fonds de retraite. Quand on prend un moment de recul, on constate que la dette du Québec est sous contrôle – même l’agence de notation Moody’s le reconnaît – et que les intérêts sur la dette représentent une part stable de nos dépenses.

Nous avons procédé à de multiples cadeaux fiscaux depuis des années. Si l’équilibre budgétaire tient tant à cœur à notre gouvernement, pourquoi ne pas les revoir? Les 110 milliards qui dorment dans des coffres d’entreprises, pourquoi ne pas les taxer? Enfin, si on veut vraiment parler de ce qui vient pour le futur, pourquoi continuer de nous fermer les yeux sur notre laxisme environnemental?

Simon Tremblay-Pépin
Chercheur, Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)