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La question des aires protégées

Le rapport Coulombe dix ans plus tard

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Nous, Blancs agriculteurs venus d’Europe, il nous fallait de la place pour cultiver et aussi du bois pour construire des maisons. La forêt nous apparaissait comme une sorte d’ennemie, d’autant plus qu’on pouvait s’y perdre, s’y faire manger tout rond par les bibittes ou simplement tuer par un Iroquois.

Notre histoire forestière nous enseigne aussi que nous avons pu construire nos premières écoles grâce aux droits de coupe arrachés aux compagnies de bois. Nous en sommes venus à croire qu’une forêt n’a de valeur qu’une fois couchée par terre. Nous éprouvons toutes les misères du monde à en préserver ne serait-ce que des parcelles, convaincus que la meilleure chose qui peut arriver à un marais c’est d’être asphalté.

Nous considérons qu’un arbre qui meurt avant d’être coupé est une pure perte. Alors qu’en réalité, il y a plus de vie dans celui-ci que dans un arbre vivant (insectes, oiseaux, ferments). Alors que cet arbre mort maintient l’écosystème en bonne santé. Nous savons maintenant que tout est relié, de la bactérie à l’orignal, du microscopique champignon au grand pin blanc.

Nous savons aussi que nos connaissances à ce sujet sont embryonnaires et que nos dernières forêts naturelles constituent nos ultimes bibliothèques de référence. Ces aires, à protéger, serviront justement de laboratoires pour nous aider à comprendre comment les écosystèmes réagissent aux changements climatiques actuels, comment combattre les épidémies exogènes qui sont en train de tuer certains de nos arbres un à un. Elles pourront nous servir en tout cas à nous orienter dans le choix de nos pratiques forestières.

Oui, mais ça nous rapporte quoi, une forêt naturelle? L’Institut canadien Pembina s’est employé à évaluer en termes de dollars tous les «écoservices» rendus par la forêt boréale: captage de carbone, contrôle des épidémies d’insectes par les oiseaux, filtrage d’eau, production d’oxygène, etc., pour conclure que la valeur de ces écoservices est 2,5 fois plus élevée que la valeur marchande nette des ressources naturelles extraites (bois, métaux, hydro).

D’où l’importance d’en préserver une partie. Une recommandation majeure du rapport Coulombe.

En 1992, le Québec s’est engagé à protéger 12 % de chacun de ses grands écosystèmes (il y en a onze, incluant Anticosti), pourcentage qu’il promettait d’atteindre pour 2010 puis pour 2015, puis on ne sait quand. Le gouvernement n’arrive pas à convaincre l’industrie qu’elle pourrait néanmoins survivre en exploitant quand même 88 % du pays!

D’autant plus que les droits détenus par les compagnies sur les zones dédiées à la protection leur ont été accordés pour des pinottes en ce qui regarde les minières et complètement gratos pour les forestières. Pourtant, quand il s’agit de protéger une simple «patch» de territoire, il faut se taper des audiences publiques à n’en plus finir.

Le processus est aussi outrageusement ralenti par le fait que le ministère chargé d’instaurer le réseau d’aires protégées, celui du – tenez-vous bien – Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques, n’a même pas d’argent pour envoyer ses spécialistes sur le terrain. Ici, sur place, en Abitibi-Témiscamingue, quatre biologistes y travaillent sur un territoire 178 fois plus grand que l’île de Montréal. Autant dire qu’en forêt, on a quasiment plus de chances de rencontrer un couguar qu’un biologiste.

On se serait attendu à ce que ce ministère soit doté d’un budget aussi impressionnant que son nom (MDDELCCC). Pour l’instant il poireaute à trois millièmes du budget global du gouvernement, en mode «coupures» tout le temps.

En passant, on se serait aussi attendu à ce que l’Université Laval, qui forme nos professionnels forestiers, refuse de nommer son nouveau pavillon de foresterie «Pavillon Kruger», une compagnie forestière familiale opaque, en échange de beaucoup d’argent. On aurait au moins espéré qu’elle utilise ce cash pour insuffler une bonne dose de sciences écoforestières à son cursus scolaire au lieu de continuer à faire de ses étudiants des extracteurs professionnels de mètres cubes de bois.

Malgré tous ces ratés, y a du bon qui a été fait depuis le rapport Coulombe. Vraiment. On en parle demain.


• Ceci est le quatrième texte d'une série de sept de Richard Desjardins qui seront publiés tout au long de la semaine

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