/lifestyle/books
Navigation

Voyager léger

Voyager léger
photo courtoisie

Coup d'oeil sur cet article

Si ce n’était du décor et des us et coutumes, je ne me serais pas laissé embarquer. C’est souvent comme ça avec les livres qui sont plus ou moins du second degré.

Je dis plus ou moins parce que, pour celui-ci, il n’est pas évident de décider s’il est du premier ou du second.

Les Temps sauvages, de Ian Manook, c’est gros comme de la corde à piano, ça varge, ça trucide, ça gicle, c’est plein de brigands de chez brigands... Bref, c’est plus cliché que l’yable. À première vue, c’est un polar injecté aux vitamines Die Hard, avec un peu de bouddhisme tendance kung-fu et un zeste de magie animiste spiritualo-carnassière.

Ça se présente comme une invraisemblable enquête policière où plusieurs éléments à première vue disparates sont au fond reliés, une enquête menée par trois flics sur deux continents et dont le personnage principal est le parfait prototype de l’enquêteur génial qui devient hyperviolent à force de fréquenter des bandits hyperviolents. Ajoutez quelques scènes de cul et vous n’avez pas un roman, mais bien la énième version écrite d’une imitation de blockbuster hollywoodien telle qu’en concoctent dans le secret de leur chambre d’ado des légions de wannabe scénaristes boutonneux.

La grâce dans les détails

Mais. Car il y a un mais. Les Temps sauvages se déroule en grande partie en Mongolie. Et ça sauve le livre, parce qu’il y a ces descriptions quasi amoureuses des paysages mongols et des descriptions totalement alléchantes de plats mongols, et de longs passages hallucinés sur l’architecture déprimante laissée derrière par l’empire soviétique, qui contraste fortement avec les descriptions chaleureuses des yourtes qu’habitent encore une partie de la population mongole, celle qui porte de drôles de chapeaux et qui est beaucoup plus à l’aise à dos de cheval que dans les magasins de luxe du capitalisme sauvage.

Et ces passages sont terriblement bien écrits, précis, souvent longs, comme si l’auteur savait qu’au fond ils sont tout ce qui compte, que le vrai voyage du roman c’est ce voyage-là, dans les détails de ce que les gens portent et mangent et habitent et croient et regrettent et espèrent.

Le diable est dans les détails, dit-on souvent. Mais ici c’est la grâce qui est dans les détails, tandis que le récit principal, totalement invraisemblable, obéit à des règles édictées ailleurs par des producteurs à ciga­re qui ne se préoccupent que de faire plus gros, plus fort, plus sanglant, plus exagéré, plus payant.

Alors, premier ou second degré, Les Temps sauvages? Sur ce plan, le jury n’a pas encore réussi à se prononcer. Mais quand on sait que Ian Manouk est le pseudonyme de Patrick Manoukian, français d’origine arménienne, grand voyageur, auteur de récits de voyage et de romans jeunesse, on se dit qu’il y a ici, entre le premier et le second degré, un mariage inconscient qui finit bizarrement par marcher.

J’imagine que beaucoup de lecteurs se laisseront avoir par les pan-pan-t’es-mort de ce western-polar complètement cliché et donc rassurant. D’autres, comme moi, s’attarderont à imaginer quel goût peut bien avoir le thé au beurre rance saupoudré de farine. Chacun son trip!