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Ordinateurs portables en classe: pour moi, c'est non

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L’utilisation des ordinateurs portables en classe à l’université est une question qui soulève beaucoup de passions. Pour moi, c’est non. Voici pourquoi.


Mes collègues chroniqueurs-blogueurs Joseph Facal et Mathieu Bock-Côté viennent de frapper coup sur coup dans des chroniques récentes portant sur l’ubiquité des appareils électroniques dans nos classes, de la petite école à l’Université. Devrait-on songer à les interdire dans les classes? Pour Mathieu Bock-Côté, littéralement « l’écran nous tient en esclavage ». Sa solution est directe et dépasse de loin le cadre de la classe : « Éteignez vos maudits écrans ». Selon Joseph Facal, « il n’y a pas de solution évidente. » Il s'interroge et conclut en faveur du laissez-faire : « Interdire les ordinateurs portables? Impensable, puisqu’on oblige les étudiants à en acheter un et que toutes les informations sur les cours sont en ligne. Surveiller pour que les étudiants n’en fassent, en classe, qu’un usage lié au cours? Strictement impossible. »

Les technologies de l’information sont un atout, mais pas en classe

Je ne partage pas tous les éléments du diagnostic sévère que mes collègues portent sur l’utilisation des technologies de l’information dans l’enseignement. Par exemple, j’ai été un des premiers dans mon département à utiliser un site web pour l’échange d’information avec mes étudiants et les travaux que mes étudiants doivent faire demandent une utilisation intensive de ces instruments. Aussi, dans mes cours de méthodologie quantitative, nous nous retrouvons souvent au labo avec les dix doigts sur le clavier et le nez à l'écran. L’informatique est et restera au cœur de l’expérience universitaire et il est inutile de pester contre ce fait incontournable. 

Malgré cela, depuis quelques années, j’ai noté que l’utilisation très répandue des appareils électroniques en classe est devenue carrément nuisible. Plusieurs étudiants décrochent des cours en prétendant pouvoir faire du « multitasking » alors que d’autres sont distraits par les écrans voisins. Certains de mes collègues recherchent des solutions mitoyennes, comme de réserver une partie du local aux étudiants munis d’un portable. Mais pour moi, depuis trois ans déjà, la règle est claire dans mes cours magistraux : tous les appareils électroniques doivent être éteints et rangés. Tolérance zéro.

Malgré la réputation de gros méchant que ça me vaut chez certains étudiants, le nombre de commentaires positifs que je reçois au sujet de cette politique dépasse de loin le nombre de plaintes (même si j’anticipe un déluge de critiques en réponse à ce billet, dont certaines viendront peut-être d’étudiants qui lisent ceci pendant leur cours).

La seule limite à cette politique que je pourrais concevoir est l’utilisation directe des technologies de l'information pour favoriser l’interaction avec les étudiants, que certains professeurs parviennent assez bien à intégrer à leurs enseignements, parfois en bloquant l’accès aux réseaux externes. Quand j’arriverai à intégrer ce genre d’instruments, je changerai peut-être mon fusil d’épaule, mais d'ici-là, c’est non.

Trois raisons objectives, une raison subjective et une promesse

Donc, lors de la première rencontre de mes cours (même si c’est de moins en moins utile car ma réputation de gros méchant me précède de plus en plus), je prends la peine de justifier la règle, preuves scientifiques à l’appui, en me référant à trois raisons objectives, suivies d’une raison plus subjective et d’une promesse. Les trois raisons principales sont simples et toutes appuyées par les meilleures recherches dans le domaine (voir le document ci-dessous) : 1) Le « multitasking » nuit à l’apprentissage de l’étudiant qui utilise l’appareil et ses performances en souffrent; 2) la performance des étudiants qui sont à proximité des écrans ouverts est négativement affectée par la distraction qu’ils subissent (je fais le parallèle avec la fumée secondaire, en partageant avec mes étudiants le souvenir pas très agréable des classes enfumées de mes années à l'université); 3) à ceux qui insistent qu'ils doivent absolument utiliser leur portable pour prendre des notes, je souligne que les recherches démontrent que la prise de notes manuelle favorise une meilleure compréhension de la matière. Pour illustrer les deux premières raisons, je montre les résultats d’une étude, qui sont assez parlants :

À ceci s’ajoute une raison bien personnelle et subjective. Personnellement, quand je parle à des gens, j’aime voir leurs yeux. Si tout ce que je vois devant moi est un mur de dos d’ordinateurs, mes prestations seront inévitablement moins bonnes (ou plus mauvaises, selon le point de vue). J'essaie donc de convaincre mon auditoire que ce n'est pas vraiment dans leur intérêt de rendre mes cours plus ennuyeux en érigeant des obstacles à la communication. En contrepartie des efforts héroïques que certains doivent consentir pour s’arracher temporairement de leur dépendance aux écrans, je promets de faire de mon mieux pour engager mes étudiants dans la discussion et pour ne pas être ennuyant. Pas facile, mais je fais mon gros possible!

Bien sûr, le débat n’est pas clos. Si on me présente des arguments convaincants, je suis prêt à changer d’idée. En attendant, voici la page que je continuerai à inclure, telle quelle, dans mes plans de cours :

Ordinateurs portables et appareils électroniques de communication

Selon mon expérience et selon des recherches fiables sur le sujet, l’utilisation des ordinateurs portables et autres appareils électroniques en classe est plus nuisible que favorable au maintien d’un bon climat d’apprentissage et d’interaction entre professeur et étudiants. Par conséquent, même si l’utilisation des technologies de l’information est encouragée à l’extérieur de la salle de cours, notamment par le biais d’un site Web explicitement consacré au cours, l’utilisation en classe des ordinateurs portables, des téléphones portables, des tablettes électroniques, des appareils d’enregistrement et de tout autre appareil électronique apparenté est interdite dans le cadre de ce cours. Pendant les périodes de cours (à l’exception des pauses), les appareils électroniques devront être éteints et rangés hors de vue (pas sur la table).  Trois raisons principales motivent et justifient ce choix de ma part.

1. Des recherches dans le champ de l’éducation postsecondaire démontrent que les ordinateurs portables et autres appareils électroniques sont une source significative de distraction en classe à la fois pour l’usager et pour ceux qui l’entourent durant un cours, ce qui réduit la capacité des uns et des autres de se concentrer sur la présentation et de comprendre la matière.

2. Des recherches démontrent aussi que l’utilisation de ces appareils est associée à des résultats plus faibles et/ou à une diminution de la satisfaction des étudiants envers leur expérience universitaire. 

3. La prise de notes manuelle peut être plus lente que la prise de note sur un ordinateur pour certains, mais ceci incite l’étudiant à mieux se concentrer pour comprendre et synthétiser les principaux éléments du contenu du cours. Cette habileté fait partie des objectifs généraux de tout cours universitaire basé sur des exposés magistraux.

Exception : Une permission d’utiliser un appareil électronique peut être accordée si l’étudiant présente au professeur une attestation écrite d’un handicap qui justifie cette exception. Si vous êtes dans une telle situation, vous pouvez obtenir une attestation écrite de la part du Bureau de soutien aux étudiants en situation de handicap.

Pour en savoir plus sur les raisons qui motivent cette règle, voir les sources suivantes (N.B. : certains liens limités aux abonnés institutionnels):

• C.B. Fried, “In-class Laptop Use and Its Effects on Student Learning,” Computers & Education 50 (avril 2008), p. 906-14. C. Wurst et al., « Ubiquitous laptop usage in higher education: Effects on student achievement, student satisfaction, and constructivist measures in honors and traditional classrooms », Computers & Education 51 (décembre 2008), p. 1766-83.

• Michael J. Bugeja, “Distractions in the Wireless Classroom”, The Chronicle of Higher Education (26 janvier 2007);

• Josh Fischman, “Students Stop Surfing After Being Shown How In-Class Laptop Use Lowers Test Scores,” (16 mars 2009);

• Laura Mortkowitz, “The Blackboard Versus the Keyboard,” The Big Money (20 avril 2010).

• Faria Sanaa, Tina Westonb et Nicholas J. Cepeda, “Laptop multitasking hinders classroom learning for both users and nearby peers,” Computers & Education 62 (2013), p. 24-31 (il en est question dans La Presse du 17 août 2013: « L’utilisation du portable en classe fait baisser les notes »);

• Pam A. Mueller et Daniel M. Oppenheimer, “The Pen Is Mightier Than the Keyboard: Advantages of Longhand Over Laptop Note Taking”, Psychological Science (avril 2014), p. 1-10.

• Cindi May, “A Learning Secret: Don’t Take Notes with a Laptop”, Scientific American (juin 2014).

• Fabien Deglise, “Bannir l’ordinateur des classes”, Le Devoir, 18 août 2014.

D’autres professeurs estiment sans doute que l’utilisation des appareils électroniques en classe n’est pas un problème. Ce n’est pas mon avis. En bref, si vous prenez ce cours, vous acceptez de vous conformer à cette règle. Si vous ne pouvez pas vous passer de votre appareil électronique, prenez un autre cours.


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