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En marge du cas Bell: Voir le profilage en action

Traque interdite - webdocumentaire interactif
Courtoisie

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Deux web documentaires interactifs lèvent le voile sur les dessous méconnus de notre monde numérique. L’un, Traque interdite, informe sur ce qu’est le profilage et à quoi il sert. L’autre, In Limbo, offre une méditation sur ce qu’il advient de notre mémoire, une fois confiée aux machines.

Les péripéties du programme de surveillance et profilage des clients Bell se poursuivent. Après un rapport d’enquête plus ou moins complaisant du Commissariat à la «vie privée» du Canada; après la valse-hésitation de Bell à obtenir le consentement préalable de ses clients; après la décision de Bell de mettre fin au programme actuel pour en mettre un nouveau en place; voilà que des clients de Bell lancent un recours collectif de 750 millions $ pour viols du contrat de service et de la Loi sur les télécommunications.

Mais à quoi ressemblent ces opérations de surveillance et de profilage de nos activités web, téléphoniques, télévisuelles et autres? Comment les entreprises s’y prennent-elles? À quoi cela sert-il? Qui en profite?

Désirez-vous mieux comprendre comment on profile nos activités numériques? Ou cherchez-vous un divertissement sans culpabilité, parce qu’instructif? Ou, êtes-vous curieux du potentiel créatif et de personnalisation d’expériences mariant cinéma, internet et applications numériques?

Voici deux suggestions.

 

Coups d’œil sous le capot du web

Traque interdite est une série de sept minidocumentaires web interactifs. Elle révèle la production d’informations nous concernant au cours de nos activités numériques. Comment ces informations sont transformées en profils d’identités, personnalités et activités. Quelles décisions, actions et profits ces profils permettent-ils ensuite de faire.

Le titre Traque interdite est une traduction de Do not track (ne pas suivre). Ce dernier terme est le nom d’une fonction intégrée dans nos fureteurs (Explorer, Firefox, Safari, Opera, Chrome). Lorsque nous l’activons, nous signalons à chaque application web que nous désirons «ne pas être suivi». Les opérateurs de sites web demeurent cependant libres de respecter ou non ce vœu). «Traque» imite l’anglais avec un sens négatif (harcèlement) absent du mot originel et de la pratique numérique décrite.

Les deux premiers épisodes de Traque interdite ont été mis en ligne cette semaine. Les épisodes suivants s’ajouteront toutes les deux semaines.

Introduction: Routine matinale

L’épisode d’ouverture offre diverses démonstrations de ce que nous révélons déjà seulement en nous connectant sur internet. Des informations plus ou moins précises selon ce que permet ou non la technologie internet employée.

Par exemple, lors du visionnement à mon domicile, le dispositif a identifié que je «vivais» dans une autre ville à 20 kilomètres. Manifestement, l’emplacement du serveur d’entrée sur internet de mon fournisseur. Et lors du lancement à Montréal, que l’assistance qui regardait était située à Ottawa (170 kilomètres). Probablement, là où était le serveur d’entrée de Radio-Canada.

C’est ainsi qu’une chaîne de magasins propose sa succursale plus ou moins près d’où vous furetez. Si la proposition ne convient pas, vous devez vous-mêmes donner un emplacement géographique plus exact.

«On» ne «sait» donc pas «tout» sur vous.

Le documentaire nous demande d’entrer l’adresse web de notre site d’information préférée (ai inscrit journaldemontreal.com, évidemment ;-) ). Puis celle du site où nous aimons nous divertir (YouTube, dans mon cas). Ces informations ont généré l’illustration suivante:

Organisations tierces recueillant des informations de navigation sur les site Journal de Montréal et YouTube
Traque interdite - webdocumentaire interactif
Site 'Traque interdite'

On voit que Google enregistre que je visite le site du Journal à certains moments et sur certaines pages. Et aussi le site YouTube à d’autres moments et pages. En multipliant les sites communs, certaines entreprises peuvent ainsi «tracer» des «itinéraires» détaillés de nos «navigations» sur le web. Donc un portrait détaillé des activités que nous y faisons.

Le péché originel

L’épisode 2, Coup de pub, raconte l’histoire du recours à la publicité sur le web. Comment est-on passé des bannières de publicité aux fenêtres «popup» intempestives, puis au profilage des internautes. Encore une fois, nos propres navigations servent à nous montrer comment les entreprises choisissent les publicités qu’elles nous présentent. Toujours, ce sont ces informations accumulées qui nourrissent les machines qui prennent ces décisions.

Si les deux premiers épisodes sont représentatifs de toute la série, alors il faut souligner la qualité du travail. La vulgarisation est rigoureuse, claire et efficace. On nomme directement et simplement les choses. On a su éviter le piège des métaphores qui embrouillent plus que n’éclaire l’explication des technologies numériques.

Bémols:  le recours à de longs sous-titres rebutants à ceusses maîtrisant peu l’anglais ou ayant des limitations visuelles ou de lecture. Cela, d’autant plus qu’il est impossible de reculer pour reprendre une scène. L’équipe promet cependant de rendre les épisodes plus accessibles.

Le webdocumentaire est complété par une importante foire aux questions. Les types d’informations de navigation que recueillent les sites de Traque interdite, de l’ONF et de Radio-Canada sont aussi expliqués.

L’équipe de production promet de mettre en ligne diverses références documentaires et liens vers diverses ressources pour contrôler le profilage.

La suite de l’exploration

L’épisode 3 (28 avril) traitera du profilage de nos activités sur Facebook. L’usage qu’on peut faire de ces informations numériques sera aussi expliqué.

L’épisode 4 (12 mai) illustrera la surveillance qui peut être réalisée grâce à nos téléphones mobiles.

L’épisode 5 (26 mai) fera découvrir ce qu’on peut faire dire de vrai ou d’absurde aux informations accumulées sur nous au cours de notre participation aux épisodes précédents.

L’épisode 6 (9 juin) portera sur les bulles informationnelles des contenus triés sur mesure pour nous. Ces bulles peuvent aussi nous exclure de certaines interactions ou informations.

Et l’épisode 7 enfin (9 juin) esquissera les futurs possibles selon le contrôle que nous exercerons ou non sur ces informations numériques.

Notons que l’expérience multimédia très personnalisée peut demander de faire preuve d’un peu de patience lors du chargement. Mais cela en vaut la peine.

Traque interdite. (français - autres langues sous-titrées en français) Réalisation: Brett Gaylor. Auteurs: Brett Gaylor, Zineb Dryef, Richard Gutjahr, Sandra  Rodriguez, Virginie Raisson, AKUFEN. Coproduction: Upian, ONF, Arte, Bayerischer  Rundfunk. Partenaires diffuseurs: Radio-Canada, AJ+, Radio-télévision suisse. https://donottrack-doc.com/ca/

«Place aux mystères objectifs!»

L’injonction de Paul-Émile Borduas dans le Refus global m’est revenue dès la scène d’ouverture d’In Limbo.

En effet, cette méditation documentaire s’ouvre dans les belles et obscures symétries du ventre d’un centre informatique où des milliers de serveurs ronronnent. On entend chuchoter Nancy Huston qui donne voix aux informations numériques incarnant nos vies et égrenant les faits:

«4 milliards d’ordinateurs»

«1 million de centres de données»

«Mais il n’y a qu’une seule Machine. Elle consomme déjà 20% de l’énergie mondiale. Sa taille double tous les trois ans.»

Pas d’argumentation ou de démonstration, ici. Le réalisateur Antoine Viviani nous propose plutôt de vivre une expérience. Nous suivons des ingénieurs et artistes explorant les implications de confier la mémoire de nos vies à des machines.

La plupart du temps, ces intervenants sont filmés par une caméra Kinect. Nous les voyons alors tout comme une machine (console Xbox, par exemple) pourrait les percevoir.

Nos mémoires humaines qui réinventent sans cesse nos souvenirs ou les oublient. Par contre, les machines conservent absolument tout ce que nous leur confions. Intact. Sous des formes inaltérables, permanentes et réutilisables à l’infini.

Avec une telle mémoire que signifie désormais la vie? Les relations humaines? La mort? La survie après la mort?

Comment les machines peuvent-elles nous amener à nous approprier de manières inédites nos propres vies numérisées? Celles des autres?

Voilà quelques-unes des nombreuses questions qu’In Limbo amènent à nous poser.

Webdocumentaire In Limbo
Traque interdite - webdocumentaire interactif

Documentaire dont vous êtes le sujet

Comme pour Traque interdite, l’expérience est interactive. Il faut d’abord prendre deux minutes, fournir notre nom et autoriser le site web à accéder à notre géolocalisation et aux informations de nos comptes Facebook, Google, Twitter, LinkedIn et Instagram.

Le site demande aussi accès à la webcaméra de notre ordi ou appareil mobile. Quoique je n’ai observé aucune utilisation de celle-ci dans mon visionnement personnalisé.

Ces accès servent de diverses manières au propos même du documentaire. Par exemple, une scène affiche les noms de gens et organisations avec lesquels nous avons été en contact. Certains qu’on aime. D’autres qu’on peut détester. D’autres encore dont nous avions perdu le souvenir... justement.

Cette expérience ne porte pas que sur les réflexions de quelques individus de l’avant-garde technologiques ou artistiques. Cette expérience porte déjà sur nous-mêmes. Autant d’occasions d’émotions à éprouver, de pensées à suivre et de conclusions à faire ou non.

Seul bémol: le français Antoine Viviani n’a suivi que des intervenants du monde anglo-saxon (à part la danseuse japonaise Kaori Ito). Comme si ce phénomène planétaire n’intéressait pas des Indiens, Latino-américains, Européens continentaux, Africains et Moyens-Orientaux. L’universalité du propos malheureusement y perd.

In Limbo (anglais sous-titré en français) Réalisation: Antoine Viviani. Coproduction: ONF/ARTE France/Providences. https://inlimbo.tv/fr/