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La dictature sentimentale

La dictature sentimentale

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Ah! N’eût été les pauvres et les bien-pensants, ça fait longtemps qu’il y aurait un casino à Québec. Aux abords de la marina, un site privilégié où, perchés dans leurs condos, médecins, politiciens et retraités se demandent quoi faire après 21h...

C’est en lisant sur les projets du Port de Québec que m’est revenu à l’esprit celui vainement caressé par Loto-Québec d’en avoir un dans le Vieux-Port. Un peu comme à Monaco où les touristes passent par dizaines de milliers en laissant aux tables de jeu des dizaines et des dizaines de millions d’euros chaque année. Les riches, quand ils sont entre eux, sont d’un naturel dépensier...

Au Québec, c’est différent. Être pauvre n’est pas une calamité, au contraire, certains y voient une forme plutôt noble de la condition humaine, et l’être inclusivement, entre nous, n’est naturellement pas un péché capital. Ici, on partage la richesse comme une miche de pain, un petit morceau pour chacun, à l’infini. L’important, au bout du compte, c’est d’être égaux. Voilà pourquoi on est si fiers de dire qu’ici, les écarts de richesse sont moins grands qu’ailleurs.

Un lecteur hautement avisé m’a fait parvenir un courriel afin que je n’oublie pas ce principe fondateur du nationalisme québécois: «J’aime mieux être pauvre et libre qu’être riche et dépendant». Voilà parfaitement résumée la pensée dominante; au fond, la richesse n’est pas un enjeu chez nous.

C’est un peu pour ça qu’il n’y a pas de casino au Vieux-Port, même si ce serait un excellent moyen de plumer les Américains que l’on aime tant détester. On leur ferait cracher des millions sans trop de soucis, avec des croupiers syndiqués, des concierges syndiqués et des portiers syndiqués. Mais nous tenons si peu à la richesse qu’on ne veut pas voir celle des autres affichée sous nos yeux...

Il y a une quinzaine d’années, Loto-Québec avait décidé de «vérifier la décision politique» de refuser la construction d’un casino à Québec. Pauline Marois régnait aux Finances et n’a pas voulu nuire aux médiocres salles de jeux du Manoir Richelieu, dans Charlevoix.

L’opération aurait été d’autant plus délicate qu’une part des profits file chaque année vers une société en commandite liée à la FTQ. On craignait aussi de voir des pauvres s’appauvrir davantage. Il n’en fallait pas plus pour écrire l’avis de décès du casino de Québec.

Généralement ignoré du public, celui de Charlevoix est surtout le point final d’une balade en autobus au bout de laquelle des Québécois d’un âge certain savourent la belle vie en sous-sol devant un 7-Up, des machines à sous et trois tables de black jack. C’est plus Mister Bean que Donald Trump...

Ce qui me fait croire que le Vieux-Port, malgré les millions promis pour nous faire oublier la destruction du marché, n’est pas promis à un brillant avenir; il faudra être patient longtemps avant d’y voir ressurgir une vie (ou un esprit) de quartier. Pas de casino, pas de marché public, pas de jetons, pas de légumes, il ne restera bientôt plus que des bars, des restos, un dépanneur et des gens qui s’ennuient, les mains dans les poches, à brasser leur «p’tit change», les yeux dans le vague....

Les sociétés vieillissantes évoluent passivement, dociles devant leurs élus, incapables d’apprécier elles-mêmes à leur juste valeur les initiatives un tantinet non conformistes.

Une telle société carbure naturellement à la compassion et, quand on lui dit que les casinos sont néfastes pour les pauvres, elle conclut qu’il ne doit pas y en avoir... On les installe donc sur une île oubliée, en Outaouais ou sur la 138...

C’est dans cet esprit que fut empêché de croître le Cirque du Soleil, incapable de s’implanter à demeure à Montréal. Guy Laliberté, rappelez-vous, voulait un spectacle permanent dans la métropole. Il était malheureusement démuni devant la rectitude politique.

La gauche bien-pensante a tenu un concert médiatique très couru en prédisant le pire pour les démunis. On a sorti les mouchoirs de la santé publique sur les plateaux de RDI et c’en fut fini... Le Cirque est maintenant vendu...

Mais pas la peine de rappeler les erreurs de ce genre, n’est-ce pas? Notre époque est soumise à la dictature des bons sentiments. La passivité tient lieu de posture politique. Nous savons très bien que tout ça n’a guère de sens mais puisqu’il en est ainsi, ça continue...

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