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Plus ça ira mal, mieux ça ira...

Philippe Couillard et François Hollande
REUTERS Le premier ministre du Québec et le président de la République - une relation France-Québec qui se fait de plus en plus floue...

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Dans le domaine de l’absurde et du mensonge politiques où la compétition est de plus en plus féroce, je propose la formule suivante  «plus ça ira mal, mieux ça ira»  comme slogan officiel de nos gouvernants. Toutes couleurs confondues.

À les entendre, plus on coupe, mieux les services publics seront.

Plus on précipite des fonctionnaires et des professionnels d’expérience à leur retraite prématurée, mieux se porteront les citoyens qui sont supposés recevoir leurs services.

Plus les écarts de revenus se creusent entre les plus riches et les moins nantis, mieux se portera la justice sociale.

Plus les travailleurs au salaire minimum en arracheront, meilleure sera leur qualité de vie.

Plus la fiscalité enrichit les plus riches, plus la société en profite.

Plus on réprime la liberté de réunion pacifique, plus forte sera la démocratie de la «majorité silencieuse».

Plus on abandonne les «aidants naturels», meilleure sera la santé des «aidés».

Plus on réduit le «fardeau fiscal» des institutions financières, plus elles seront enclines à réduire nos frais de services.

Plus on malmène les conditions de travail des enseignants, mieux ira l’éducation de nos enfants.

Etc., etc., etc.

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Dans ce monde où une chose veut dire son contraire...

Dans ce monde de fou où, pour comprendre la réalité, il faut inverser le sens des propositions et les slogans, la vérité a de moins en moins souvent droit de cité.

Prenons un autre exemple: la langue française au Québec. Ou plutôt, sa protection. Ou plutôt, la lente disparition de sa protection. Un problème politique réel qui perdure en fait depuis vingt ans. Que le gouvernement soit bleu ou rouge.

Là aussi, on nous dit en quelque sorte que «plus ça ira mal, mieux ça ira».

Traduction: toute personne saine d’esprit qui est à même de constater, voire de documenter la fragilisation du français est présentée comme un fou furieux et ringard.

Dans la réalité des choses, ma collègue Tania Longpré rappelle pourtant ici l’anglicisation des chantiers du CHUM et de la Davies.

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Les renonciations tranquilles

Dernier exemple en ligne d’une longue brochette de renoncements tranquilles, celui-ci: «le gouvernement Couillard a coupé 1,6 million dans la défense de la langue française, depuis son arrivée au pouvoir en avril 2014».

En cela, il est d’ailleurs en excellente compagnie. Sous Lucien Bouchard, le gouvernement aimait ça, lui aussi, «couper» dans la «défense de la langue française». Lui aussi faisait croire au bon peuple que dans ce domaine comme dans d’autres, «plus ça ira mal, mieux ça ira».

Autre exemple de dernière heure: la Cour d’appel du Québec vient de statuer que «la Charte de la langue française ne permet pas à l’Office québécois de la langue française (OQLF) d’exiger des détaillants qu’ils ajoutent un descriptif en français à leur marque de commerce en anglais. Best Buy, Costco Wholesale, Curves, Guess, Gap, Old Navy, Toys « R » Us et Walmart peuvent donc continuer à s’afficher en anglais seulement.»

La vraie raison de cette autre histoire de fou? Au Québec, les gouvernements, bleus ou rouges, n’ont jamais tout à fait pris la peine de clarifier la loi 101 sur cette question des raisons sociales. Le «flou» flotte en fait allègrement dans la règlementation tout à fait kafkaïenne de la loi 101 sur le sujet.

Le gouvernement Couillard modifiera-t-il maintenant la loi 101 pour clarifier le tout? La réponse du premier ministre à la période de questions: «nous n'excluons rien». Comprendra qui peut...

Autre exemple encore tout chaud d’une renonciation tranquille, celle-là faite conjointement par la France et le Québec: «L’Association Québec-France (AQF) qui y avait son siège depuis des décennies fermera ses portes à compter du 30 juin. Avec la disparition de cette association fondée en 1971 (et qui est le pendant au Québec de l’Association France-Québec en France), c’est tout un pan de l’histoire des relations entre les sociétés civiles française et québécoise qui s’efface.»

Le Devoir rappelle également celle-ci: «cette nouvelle s’ajoute au contentieux sur les droits de scolarité des étudiants français au Québec, à la réduction de 30 % des budgets de l’Office franco-québécois pour la jeunesse et à la vente de la Maison Kent qui abritait le consulat français à Québec.»

Pour la seule nation majoritairement francophone du continent, depuis vingt ans, nos gouvernants ont la renonciation franchement bien facile.

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Comment en sommes-nous arrivés là?

Cette question, comme historienne et politologue de formation, je la trouve fondamentale. En toutes choses. Avant de même tenter de réfléchir à où nous en sommes et où nous pourrions aller, si seulement nous le pouvions, il importe avant tout de comprendre les racines d'un problème.

Alors, cette lente renonciation tranquille de nos élites politiques face à la protection concrète de la langue nationale du Québec, d’où vient-elle? Et comment se fait-il qu’elle soit aujourd'hui si incrustée?

En octobre 2009, je signais une analyse au titre suivant: «La lâcheté érigée en système». En toute humilité, je ne crois pas qu’elle ait pris une ride. Fort malheureusement d’ailleurs.

Je la reproduis donc ici in extenso:

Parlons de la lâcheté des gouvernements, péquiste autant que libéral, depuis de longues années dans le dossier linguistique.

Quoi? Le mot est trop fort? Trop brutal? Pas vraiment.

J'en prends pour témoin mon fidèle Petit Robert. Lâcheté: "Manque d'énergie, de fermeté, qui fait reculer devant l'effort et subir passivement les influences extérieures." Synonymes: pleutrerie, mollesse, veulerie, couardise.

Parlons tout d'abord du jugement de la Cour suprême invalidant la loi 104 faisant partie de la loi 101. Ce jugement risque à terme d'ouvrir la porte des écoles anglaises aux allophones et aux francophones parce qu'il permet aux parents d'inscrire leur enfant pour une brève période dans une école privée anglaise non subventionnée pour, disons, 15 000 $.

Ce qui permettrait ensuite à ces enfants, leurs frères, soeurs et tous leurs descendants, d'obtenir le droit à l'école anglaise subventionnée si le premier de la lignée peut prouver que son "cheminement scolaire" en anglais est "authentique". Évidemment, la logique est tordue. Comme si un enfant décidait de son "cheminement scolaire" ou que les "droits" étaient monnayables!

Sur la loi 101, la Cour suprême n'est pas qu'une tour de Pise. Elle est aussi d'une malhonnêteté intellectuelle scandaleuse. Pas surprenant. Son objectif demeure le même depuis 30 ans: gruger la loi 101 jusqu'à ce que mort clinique s'ensuive. Avec l'aide de lobbys et d'avocats anglophones patients et déterminés à renforcer les droits collectifs de la minorité anglo-québécoise sous prétexte de défendre des droits individuels, la guerre d'attrition se poursuit.

Normal. Ces juges non élus et nommés par le premier ministre fédéral et ces lobbys n'ayant jamais digéré la loi 101 ne font que défendre LEURS intérêts politiques. Le problème est du côté des gouvernements québécois.

Car on aurait pu croire qu'ayant des intérêts contraires, ils auraient agi de manière à mieux protéger la loi 101. Eh non. Enfin, pas souvent.

Résultat: depuis 1977, plus de 200 assouplissements ont été apportés à la loi 101 par une Assemblée nationale se pliant souvent aux jugements. Sous prétexte, comme disait Séraphin, que la LOUÂ, c'est la LOUÂ. Quitte à en pâtir, linguistiquement parlant.

Une exception: en 1988, Robert Bourassa invoquait la clause dérogatoire pour cinq ans pour protéger l'affichage français d'un jugement de la Cour surprême. De fait, l'"âge d'or" de la question linguistique en matière de volonté politique n'aura duré que le temps du premier mandat Lévesque.

Alors, lorsqu'on lit des analystes déplorant que le jugement de la même Cour sur la loi 104 soit une opinion "politique" plus que "juridique", je dis "wake up and smell the Supreme coffee"! Ça fait 30 ans que ça dure. Et qu'à Québec, on endure.

Plus ça change...

Pour la galerie, la ministre responsable de la loi 101 s'est dite "surprise et choquée" par le jugement.

Surprise? Impossible. La genèse de cette saga remonte en fait à 1995. J'ai même écrit sur le sujet dans Le Devoir le 8 avril 1995, à la suite d'une décision de la Cour supérieure sur un premier cas semblable.

La Cour avait alors permis à deux enfants ayant passé par des écoles anglaises non subventionnées d'obtenir leur certificat d'admissibilité à une école anglaise subventionnée. Et que tout cela se terminerait fort mal un jour en Cour suprême...

Ce qui allait mener à l'adoption de la loi 104 en 2002, laquelle cherchait au moins à stopper le subterfuge. Mais de manière prévisible, 14 ans plus tard, la Cour suprême vient d'invalider le tout. Alors, surprise, la ministre? Je ne crois pas.

Que faire? Appliquer la loi 101 aux écoles anglaises non subventionnées. Bien sûr, un avocat anglo amènera le tout jusqu'en Cour suprême. Encore. Et il gagnera. Encore. Et on recommencera. Encore. Appelons-ça de la guérilla juridique.

Ce que, parlant d'inaction chronique, le gouvernement Bouchard n'aura même pas daigné pratiquer. En fait, dans le dossier linguistique, il aura beaucoup manqué de courage, de vision et même de "lucidité"...

Exemple: en janvier 1996, il a sacrifié – pardon –, fait réécrire par des fonctionnaires avenants, le premier bilan dressé sur la situation du français au Québec depuis 1977 et commandé par son prédécesseur. Même dans sa version "projet", il l'avait jugé trop "alarmiste", alors que le premier ministre se préparait à "tendre la main" à la communauté anglophone dans un discours qu'il donnerait au Centaur le même printemps. Question de faire dans la réconciliation post-référendaire.

Pourtant, 13 ans plus tard, la plupart des constats (de ce premier bilan) se sont avérés fondés. Malheureusement. Je le sais parce qu'avec Michel Plourde – son rédacteur et un professeur émérite –, j'étais directrice de recherche pour ce bilan que le gouvernement a fait réécrire.

Notre bilan comptait pourtant un "volet encourageant" sur les progrès du français, mais aussi un "volet préoccupant".

Nous avions documenté des phénomènes tels que: la proportion inquiétante d'allophones ayant terminé leur secondaire en français mais choisissant le cégep anglophone (36 % déjà en 1994); des difficultés marquées dans la francisation des immigrants; l'affaiblissement répété de la loi 101 par les tribunaux; la tendance au bilinguisme institutionnel dans l'administration publique; le français loin d'être encore la langue habituelle du travail à Montréal; des questionnements sur le degré de permanence de l'affichage commercial à dominante française, etc.

Et quelles furent les actions entreprises pour contrer ces tendances? La plupart du temps, de la politique-spectacle. Ou de l'argent lancé tout croche par les fenêtres.

Comme si notre conclusion de 1996 était passée inaperçue: "Plus d'une fois, le gouvernement a gardé le silence, soit par calcul politique, soit par crainte de "raviver" le débat linguistique. (...) Il s'agit d'un constat maintes fois observé: quand la volonté politique fléchit, la francisation se relâche. (...)"

Plus ça change, plus c'est pareil, que je vous disais... (Fin du texte)

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