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Accro aux drogues à 15 ans

Karine Létourneau a réussi à se sortir d’une vie dans la rue où elle volait et mentait pour avoir sa dose

Karine Létourneau est contre la légalisation du cannabis parce que les consommateurs de pot finissent toujours par se tourner vers d’autres drogues.
Photo Journal de Montréal, Martin Alarie Karine Létourneau est contre la légalisation du cannabis parce que les consommateurs de pot finissent toujours par se tourner vers d’autres drogues.

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À l’âge de 10 ans, Karine Létourneau a perdu sa mère d’une surdose et elle a presque suivi le même chemin en quête de sensations fortes pour oublier ses chagrins. À 15 ans, Karine fume son premier joint de pot, puis elle se tourne rapidement vers les drogues chimiques. Sa vie dégringole à la vitesse de l’éclair. « Si je n’avais pas fait ma thérapie à Portage, je ne serais probablement plus là aujourd’hui », dit la Montréalaise aujourd’hui âgée de 18 ans.

En août dernier, vous avez choisi de suivre une thérapie interne de plusieurs mois à Portage. Qu’est-ce qui vous a amenée là?

C’est mon instinct de survie qui a parlé. Un jour, je me suis retrouvée dans la toilette d’un appartement complètement gelée avec une amie. Je lui ai dit que j’étais épuisée d’avoir ce style de vie, et qu’on ne faisait rien de constructif. Je savais que si je continuais de la sorte, j’allais y laisser ma peau. Si je n’avais pas fait cette thérapie, je crois que je ne serais plus là aujourd’hui. En plus de fumer du cannabis, j’étais devenue une grande consommatrice de speed, de MDMA (ecstasy) et même de la kétamine. Il m’arrivait également de consommer de l’acide, du GHB, du crack, de la coke. Mes drogues de prédilection étaient surtout le MDMA et de la kétamine.

Comment en êtes-vous venue à consommer toutes ces drogues?

J’avais 15 ans quand j’ai touché pour la première fois à de la drogue. J’ai consommé du pot avec mon frère, pour me donner un air cool et me faire accepter des autres. À l’époque, je m’étais promis que jamais je ne toucherais aux drogues chimiques, mais finalement, ce fut le contraire. Il faut dire que j’étais une personne très influençable et que je voulais engourdir mes souffrances intérieures.

Qu’est-ce qui vous faisait autant souffrir?

Mon enfance, bien sûr. De plus, comme j’avais manqué d’amour de mes parents, je cherchais l’attention des garçons, et j’étais perçue comme une fille facile. Résultat, j’ai été victime d’intimidation. Ça m’a atteint au plus profond de moi et à l’âge de 16 ans, pour oublier, je me suis mise à consommer du speed et du MDMA. Je fréquentais de moins en moins l’école, et j’étais devenue celle qui entraînait les autres dans la consommation, car je ne voulais pas le faire seule.

Vous en êtes venue à consommer au quotidien?

Surtout du speed, même lorsque je travaillais chez McDonald’s. Je ne dormais presque jamais, je mangeais de moins en moins. Ma vie était devenue un enfer, car mon corps réagissait très mal au speed. Alors, je me suis tournée vers d’autres drogues chimiques et je suis devenue dépendante.

Décrivez-nous votre vie à l’époque?

Rapidement, j’ai atteint le bas fond. Mon père m’a mise à la porte de la maison. J’ai passé environ 3-4 mois dans la rue. Je consommais une dizaine de MDMA en une seule nuit, de l’acide aux deux semaines, du pot à tous les jours. Comme j’ai eu également de plus en plus de misère à endurer physiquement le MDMA, j’ai réduit sa consommation et j’ai opté pour la kétamine au rythme de 2 fioles par jour, 2-3 fois par semaine. Je consommais dans les raves, dans les parcs ou chez des amis. À plus d’une reprise, je me suis retrouvée dans des endroits mal famés en compagnie de consommateurs de drogues dures. J’en étais même venue à quêter.

Comment pourriez-vous nous décrire votre vie dans la rue?

«Je passais 5-6 jours en ligne sans dormir»

C’était vraiment infernal. J’ignore comment les gens qui ne consomment pas font pour endurer la vie dans la rue. J’ai vécu beaucoup de solitude. J’avais peur, je ne savais jamais sur qui j’allais tomber la nuit. Il m’est arrivé une seule fois de dormir sur un banc de parc, car j’avais trop peur de ce qui pourrait m’arriver alors, je me promenais dans la ville jusqu’aux petites heures du matin jusqu’à ce que je trouve refuge chez quelqu’un.

Combien toute cette consommation pouvait-elle vous coûter?

Si je l’avais payée entièrement de ma poche, environ 150 $ par jour. Mais je manipulais les gens autour de moi pour qu’il me prête de l’argent en prétextant que c’était pour manger. Pour d’autres, je leur promettais de vendre la drogue, mais je la gardais finalement pour mon usage personnel. J’ai volé des téléphones, des objets dans les voitures. La vie de consommateur est souvent stressante psychologiquement. C’est très angoissant de ne pas avoir d’argent pour se droguer, alors il faut constamment trouver des moyens pour arriver à nos fins.

Est-ce que votre santé en subissait les contrecoups?

La drogue a eu des effets terribles sur moi. Ma peau était sèche, blanche, mes cheveux étaient cassés. Je faisais des infections urinaires à répétition. Je n’avais plus mes menstruations. Parfois, je réagissais très mal à certaines drogues, et je vomissais. J’ai dû perdre une trentaine de livres. J’étais à ce point droguée que la nourriture passait après la drogue. Je pouvais passer de 5-6 jours en ligne sans dormir, pour finalement me taper une douzaine d’heures de sommeil et dès que je me réveillais je n’avais qu’une idée en tête: consommer. Quand je suis arrivée à Portage, j’étais vraiment très faible physiquement. J’avais l’impression d’être une fleur qu’on avait piétinée.

Les drogues sont fabriquées dans des laboratoires clandestins, on ne sait pas vraiment de quoi elles sont constituées. Vous n’aviez pas peur pour votre vie?

Non, je m’en foutais. Je me disais «ce qui doit arriver, arrivera!» Je consommais vraiment n’importe quoi...

Quels sont les pires souvenirs que vous gardez de cette vie?

De vivre en sachant consciemment que j’avais atteint le fond du baril. Que des hommes aient abusé de moi parce qu’ils savaient que je ferais n’importe quoi ou presque pour consommer. Il y a aussi ces downs terribles qui m’envahissaient quand je n’étais plus gelée. Mon corps me faisait mal, et j’avais souvent envie de mourir.

Vous êtes entrée à Portage sur une base volontaire?

Tout à fait. J’aime croire que c’est ma mère décédée d’une overdose qui m’a guidée dans cette voie... J’ai fait une thérapie, car jamais je n’aurais pu réussir à m’en sortir seule. Bien des consommateurs refusent de demander de l’aide, mais c’est parce qu’ils ne sont pas capables d’avouer qu’ils ont des problèmes de dépendance. Le jour où on se l’avoue, ça fait toute la différence. On ne peut pas s’en sortir sans soutien.

Le sevrage a-t-il été difficile?

Dans mon cas, ça s’est bien déroulé, car j’étais extrêmement motivée à changer de vie. Le plus difficile a été d’apprendre à gérer mes émotions à froid.

M’est-il arrivé d’avoir envie de consommer? Oui, surtout quand j’entretenais un contact avec les gens avec qui je consommais. J’ai dû faire un grand ménage. Le deuil a été difficile, car je gardais de bons souvenirs de ma vie de party avec mes amis, mais c’était nécessaire.

Que pensez-vous de la légalisation du cannabis?

Je suis contre. La plupart des consommateurs de pot se tourneront éventuellement vers d’autres drogues en raison de la tolérance qu’ils développeront à la substance. C’est un cercle vicieux. En plus, les effets secondaires du cannabis existent bel et bien. Dans mon cas, ça me rendait paresseuse, angoissée, et ça me faisait perdre la mémoire.

En rétrospective, que dites-vous aux jeunes qui veulent expérimenter?

La drogue détruit des vies. On ne s’en rend pas compte au début, car elle est très insidieuse. Elle détruit nos relations amoureuses, nos liens familiaux, nos amitiés. Rapidement, elle vous aspire vers le bas et entraîne souvent des proches avec vous. Et plus on s’enfonce, plus c’est difficile de s’en sortir. Une thérapie ne se fait pas en claquant des doigts. Aujourd’hui, il m’arrive de marcher dans la rue et de sourire, tellement je me sens bien et libre. C’est un sentiment très puissant... Je suis fière de ce que j’ai accompli. Je suis une survivante.


Les prévalences de consommation des jeunes au Québec (2014) EN %

Karine Létourneau est contre la légalisation du cannabis parce que les consommateurs de pot finissent toujours par se tourner vers d’autres drogues.
Photo Fotolia
  • 22,9% Cannabis
  • 5,2% Hallucinogènes ou ecstasy (catégories combinées)
  • 3,9% Amphétamines ou méthamphé-tamines
  • 2,6% Médicaments pris sans ordonnance
  • 2,4% Cocaïne

Pourquoi les drogues de rue sont dangereuses

(Selon Anne Gauvin, directrice générale des maisons Péladeau)

« Fabriqués dans des laboratoires clandestins, avec des produits de coupe, Le MDMA (ecstasy), le speed (amphétamine) et la kétamine sont des drogues de rue dont la composition demeure toujours incertaine. Elles influent sur les émotions et les sensations des gens, elles nuisent à leurs relations et modifient leurs inhibitions. Il est dangereux pour quiconque d’en consommer, car elles ont des conséquences importantes sur le corps humain. Les drogues de rue sont particulièrement nuisibles aux enfants et aux adolescents, encore en croissance, et peuvent endommager le cerveau. Il ne fait aucun doute, qu’elles peuvent avoir des effets à long terme sur le corps humain. Personne ne réagit de la même façon aux drogues. Parfois, elles peuvent même nous tuer, après en avoir pris pour une toute première fois. »

 

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