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L’ère du jugement

L’ère du jugement
illustration Christine Lemus

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Ça m’a sauté en pleine face. «Tu sais Kim, même après 20 ans de carrière, je suis encore stressée sur les tapis rouges», m’a dit récemment une amie.

Ça m’a sauté en pleine face. «Tu sais Kim, même après 20 ans de carrière, je suis encore stressée sur les tapis rouges», m’a dit récemment une amie.

Me voilà rassurée. Ces petits moments de vie publique qui nous semblent incroyablement agréables sont une source de stress incommensurable pour moi. Parce qu’on vit à l’heure du jugement, du commentaire, du tweet, du texto, de la mauvaise photo.

Je vis la même chose sur scène. À la télé. Dans cette chronique, que vous lisez. Et si... Et si... Et si...

Et si je n’étais pas assez belle. Et si je disais quelque chose de niaiseux. Et si j’avais pas d’affaire là? Et si... Et si... Et si...

Vous allez peut-être bombarder ce papier de commentaires négatifs. Vous irez peut-être sur YouTube me lancer des insultes sous ma vidéo. Vous allez peut-être m’écrire sur Facebook que vous ne me trouvez pas drôle et que vous ressentez le profond besoin de m’exprimer que vous contestez mon existence.

Pourtant... Vous tous... Nous...

Vous vivez la même chose.

Avec vos voisins. Vos amis. Vos collègues. Votre propre famille. Vos amis facebookiens, votre «twitterland».

On vit tous la même chose avec la profonde conviction que nous sommes seuls dans cette situation. On a tous un complexe, une insécurité, montré du doigt par nos proches.

La chasse aux failles

C’est l’ère du jugement, de l’opinion tranchée, de l’humour à tout prix. C’est l’ère de la performance, du matérialisme, de l’individualisme, de la surconsommation, du réseau social omniprésent et dans cette sphère où tout le monde se doit d’être beaux, bons et capables, «photoshoppés» ou pas, «botoxés» ou pas, avec une équipe marketing derrière ou pas, avec des conseillers politiques ou pas, avec de riches mécènes ou pas, c’est la chasse aux failles.

Il fait de la pub, c’est un vendu.

Il est engagé, c’est un radical.

Il est trop puriste, il est snob et élitiste.

Il est populiste, il manque d’éducation.

Elle est une mère au foyer, pauvre fille qui doit s’ennuyer.

Elle vieillit mal, elle devrait se faire «botoxer».

Elle est belle, mais c’est pas le crayon le plus aiguisé de la boîte.

Elle est intelligente, mais c’t’une grosse frustrée, mal baisée.

On est tous là, à chercher le point noir, la bibitte, le laid.

À s’entendre, on est tous une bande de cinglés malhonnêtes, malheureux ou malhabiles.

Et on s’épuise à se regarder encore et toujours dans le miroir en se disant qu’on n’a pas dit la bonne affaire, qu’on n’est pas à la bonne place, qu’on n’a pas dû travailler assez fort, qu’on manque de talent, de persévérance, et que nos cheveux sont pas assez beaux, que nos rides trahissent notre âge et que notre porte-feuille ne nous permet pas de les faire disparaître.

Et on se regarde dans le même miroir à se demander ce qu’on a fait de pas correct pour ne pas avoir plus, plus grand, plus beau. Et où et comment on n’a pas pris le bon chemin pour se rendre là où tout le monde veut aller: la vie parfaite.

Y’a au moins une justice dans cette violence passive ambiante: gagnant ou perdant, tout le monde y passe, personne n’y échappe.

La suite du monde

Quand j’aurai des enfants, je saurai quoi leur dire.

Fonce dans la vie sans jamais écouter ce que les autres disent sur toi. Parce que ce qu’ils disent, ils se le disent à eux-mêmes. Pour se rassurer sur leurs propres choix, sur leurs propres peurs, sur leurs propres échecs. Ne tombe pas dans le piège de la honte, de l’humiliation et reste debout au milieu de la foule. Et si tu embarques dans cette folie des «qu’en-dira-t-on», tu n’accompliras jamais rien et tu ne sauras jamais vraiment qui tu es.

Sois fier. Sois brave. Sois toi. Laisse les autres bavasser pendant que toi, tu continueras d’avancer.

Ce que tu es suffit.

On ne perd rien à être soi-même. Parce que même si on joue à être mieux, ou à être autre chose, on ne peut jamais faire l’unanimité.

Tant qu’à être jugé ou détesté, mieux vaut l’être pour qui on est.