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Gentilly 2: Un gâchis prévisible

Centrale nucléaire de Gentilly
Photo d'archives, Le Journal de Québec

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Pour ceux et celles qui ont entendu parler de la fameuse turbine achetée récemment $79 millions par Hydro-Québec et revendue 75 000$, sachez que ceci n’est qu’un élément de plus qui s’ajoute à une histoire du nucléaire au Québec qui n’a vraiment pas été des plus heureuses.

Gentilly 1 : 182 jours...

Commençons par la centrale nucléaire Gentilly-1. Gentilly-1, qui a été autorisée sous le gouvernement de Jean Lesage en 1966, n’a été en opération que pendant 182 jours dans les années 70. Et 40 ans plus tard, nous avons appris qu’on pourrait se retrouver à attendre jusqu’à 120 ans pour s’occuper de son déclassement, le tout devant être payé par le gouvernement fédéral selon l’accord passé à l’époque. Or, lorsque j’ai parlé de ce dossier au ministre de l’environnement fédéral Peter Kent, il était supposé nous revenir là-dessus... ce qu’il n’a jamais fait.

Gentilly 2 : explosion des coûts de 300%

Parlons de Gentilly-2 maintenant. La centrale nucléaire de Gentilly-2 a été autorisée sous le gouvernement de Robert Bourassa en 1973. L’entente au départ était très simple : on parlait d’un investissement de 50% du gouvernement canadien, qui avait persuadé le gouvernement du Québec d’aller de l’avant avec l’autre 50% du coût de la centrale. Ceci était supposé représenter un investissement de $175 millions du fédéral et $175 millions du Québec. Qu’est-il arrivé dans les faits? Ce qui est VRAIMENT arrivé, c’est que lorsque le gouvernement de René Lévesque est arrivé au pouvoir, la facture n’était plus de $350 millions, mais de $1,4 milliard. Un dépassement de coût de 300%, rien de moins. N’oubliez pas qu’il s’agit de $1,4 milliards... il y a 40 ans. C’est énormément d’argent.

Mais le pire, c’est que l’entente signée par le gouvernement de Robert Bourassa était un contrat où le Québec seul se retrouvait à assumer les dépassements de coûts! Donc, le fédéral a payé $175 millions et le Québec s’est retrouvé à payer $ 1 milliard 225 millions. C’est pourquoi le gouvernement Lévesque a imposé un moratoire sur le développement du nucléaire.

2008 : annonce de la réfection de Gentilly 2

En août 2008, le PDG d’Hydro-Québec, Thierry Vandal et la ministre des ressources naturelles, Julie Boulet, ont annoncé qu’ils iraient de l’avant avec la réfection de la centrale nucléaire Gentilly 2 qui approchait de sa fin de vie utile. Or, dans son argumentaire, le PDG d’HQ affirmait que cette réfection coûterait $1,9 milliard et prolongerait la vie de la centrale de 25 ans. Quelques jours plus tard, j’étais de ceux qui avaient écrit une lettre qui fut publiée dans les médias où je rappelais que:

8 réfections de divers niveaux de réacteurs Candu (du type de celui de Gentilly 2) ont été faites. Voici six exemples bien documentés :

Pickering-A-1: La première réfection a prolongé la vie du réacteur de 10 ans. Une deuxième réfection a été faite et depuis, ce réacteur n'a fonctionné que 50 % du temps.

P-A-2: La réfection a prolongé sa vie de neuf ans. Fermé en 1997

P-A-3: La réfection a prolongé sa vie de six ans. Fermé en 1997.

P-A-4: La première réfection n'a prolongé sa vie que de 3 ans! Après une deuxième réfection où on l'a réouvert en 2003, il n'a fonctionné depuis que 50 % du temps. (Source : www.cns-snc.ca/history/Canadian_ nuclear_history.html)

De plus, à cette époque la firme Moody's avait averti toutes les entreprises qui se lançaient ou se relançaient dans l'énergie nucléaire qu'elles pourraient voir leur cote de crédit dépréciée, augmentant les taux de leur prêts. Peu après, le milliardaire Warren Buffet retirait ses investissements dans le nucléaire... pour investir dans l’entreprise chinoise BYD qui fabrique des voitures électriques.

Bref, il était de notoriété publique que l’histoire des centrales nucléaires en était une de dépassements de coûts faramineux et que cela n’était pas près de changer.

Le gâchis de Gentilly 2 était donc FACILEMENT PRÉVISIBLE.

Pendant ce temps, à Pointe Lepreau...

Au moment où HQ annonçait qu’il irait de l’avant avec la réfection de Gentilly 2, le Nouveau-Brunswick avait déjà amorcé le processus de réfection de sa propre centrale nucléaire à Pointe Lepreau. Et ce qui devait arriver arriva. Plutôt que de coûter $1,4 milliard, la réfection de la centrale en coûta $2,4 milliards, un dépassement de coût de plus de 70%. Et comme dans le cas de toutes les autres réfections que nous avions évoqué en 2008, cette centrale est régulièrement à l’arrêt. D’ailleurs, il y a 2 mois à peine, la centrale a été mise au repos forcé à cause de problèmes mécaniques. Et le mois dernier, le gouvernement annonçait que cet arrêt serait prolongé.

Prévisible, disais-je?

Retour sur la réfection de Gentilly 2

Au moment même où nous étions témoins des problèmes de Pointe Lepreau, Hydro-Québec se lançait tête première dans la réfection de Gentilly 2 et dépensait tout près $1 milliard dans cette réfection... jusqu’à ce que les dirigeants réalisent qu’ils s’en allaient eux aussi dans le mur. Une étude publiée dans Le Devoir révélait d’ailleurs en septembre 2012 que cette réfection, plutôt que de coûter $1,9 milliard, coûterait plutôt $4,3 milliards, ce qui représentait un dépassement de coût de 130%. C’est ainsi qu’Hydro-Québec a stoppé la réfection de Gentilly-2 en mai 2012 en avisant Énergie atomique du Canada Limitée (EACL).

Ainsi, lorsque la première ministre Pauline Marois a annoncé en septembre 2012 que son gouvernement fermerait la centrale de Gentilly 2, elle ignorait que cette fermeture était déjà chose faite. Pourquoi l’ignorait-elle? Parce que le gouvernement de Jean Charest était au courant de la décision, mais avait sciemment caché la vérité sur l’arrêt de la réfection de la centrale par Hydro-Québec aux gens de la Mauricie.

Et maintenant...

Nous découvrons grâce aux analyses de la vérificatrice générale Guylaine Leclerc que la société d’état a cédé pour des pinottes ($75 000) une turbine acquise au coût de $79 millions. Or, selon des informations qui m’ont été envoyées par des gens d’Hydro-Québec, il semble que cette turbine aurait pu être utilisée ailleurs dans le réseau. Vrai? Faux? Une telle affirmation demande à être validée.

À la lumière de tout ceci, que devons-nous conclure?

1-     Que l’aventure nucléaire a été très coûteuse pour le Québec,

2-     Que la gestion du dossier de Gentilly 2 dans son entièreté par Hydro-Québec a été plutôt douteuse et que ce gâchis était PRÉVISIBLE.

En résumé, il est plus que temps que nous, québécois, reprenions le contrôle de NOTRE société d’état. Elle est beaucoup trop précieuse pour que nous laissions être privatisée, mais elle doit être absolument être gérée de façon rigoureuse ET intègre.

Je constate que certaines personnes se servent de ces exemples pour exiger la privatisation d’Hydro-Québec, comme si l’entreprise privée était nécessairement rigoureuse et intègre.

Enron, ça ne vous rappelle rien?

(Si vous voulez voir comment une entreprise privée qui oeuvre dans le domaine de l'énergie a pu tuer des gens en plus de gâcher les vies de millions d'autres tout en contribuant à mettre l'état de la Californie en faillite EN TOUTE CONNAISSANCE DE CAUSE, je vous invite à regarder le documentaire intitulé "The smartest guys in the room" au lien suivant:  https://www.youtube.com/watch?v=gxzLX_C9Z74 )