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Les T-shirts mortels de l’avidité globale: Sohel Rana, Joe Fresh et le consommateur

Les T-shirts mortels de l’avidité globale: Sohel Rana, Joe Fresh et le consommateur
AFP

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Il s’appelle Sohel Rana. On apprenait ces derniers jours qu’il était accusé du meurtre de 1130 hommes et femmes. Il leur aurait ordonné de rentrer travailler malgré les fissures qui apparaissaient un peu partout dans l’édifice de neuf étages dans lequel ils travaillaient. Des centaines d’autres étaient blessés.

C’était il y a un peu plus de deux ans, le 24 avril 2013. Le Rana Plaza s’effondrait sur celles et ceux qui cousaient, pour 68 $ par mois (environ 28 cents de l’heure), des T-shirts et autres vêtements pour le compte de grandes chaînes occidentales de distribution dont Loblaw et sa marque Joe Fresh. Ce procès de Sohel Rana remet à la une un drame que nous avions commodément rangé dans la mémoire perdue des catastrophes humaines qui se succèdent les unes aux autres. De quoi nous faire réfléchir durant cette saison du T-shirt.

Il y aurait environ 5000 ateliers du genre au Bangladesh où les employés travaillent dans des locaux de fortune. La fortune des autres. Les règles de sécurité élémentaires y sont quasi totalement absentes et les infrastructures inappropriées. Question d’augmenter rapidement la cadence de production et son chiffre d’affaires, Rana avait ajouté sans permis trois étages à un édifice qui en comptait six et qui était destiné à servir de centre d’achat. Ce surpoids ajouté à celui des machines aurait provoqué le désastre.

Comme quantité d’autres grandes chaînes de distribution que nous fréquentons, Loblaw sous-traite la production à des entrepreneurs locaux souvent avides de profits vite réalisés. Il délocalise, comme les 29 chaînes dont les vêtements étaient fabriqués dans le Rana Plaza, la confection de ses produits dans des pays où la main-d’œuvre et la vie sont bon marché. Bon marché comme les T-shirts, les blouses, pantalons et autres prêts-à-porter que nous ajoutons avec désinvolture à notre liste d’épicerie et dont nous nous débarrassons avec la même facilité lorsqu’une nouvelle couleur impose sa mode. Tellement peu chers qu’on peut se payer le luxe de les recycler aux fins de redistribution aux pauvres... du Bangladesh. Drôle de monde global.

Avec 1130 morts et le double de blessés, avec toute la couverture médiatique que cela avait provoquée, avec la colère de la population du Bangladesh, on aurait pensé que le commerce de Joe Fresh ralentirait. Il n’en fut rien, au contraire. Après à peine un an, Loblaw annonçait l’expansion de sa ligne Joe Fresh avec l’ouverture de 141 nouveaux magasins dans le monde (1). Cela ne devrait pas nous surprendre. Au Canada, nous sommes 14 millions par semaine à pousser nos paniers démesurés chez Loblaw (2). Et, nous continuons partout en Occident et désormais dans des pays émergents à acheter des vêtements bon marché en nous donnant bonne conscience: «Ces pauvres gens crèveraient de faim autrement», nous entend-on répéter.

En plus de celui de Sohel Rana, un autre procès risque de s’amorcer bientôt. Trois ouvriers blessés lors de l’effondrement intentent un recours collectif de deux milliards de dollars contre Loblaw (3). La compagnie réplique en affirmant que cette poursuite est sans fondements et qu’en plus cela risque de décourager d’autres compagnies qui pourraient être inspirées de ce que Loblaw a fait après la catastrophe. Loblaw fut en effet assez rapide à offrir une compensation de l’ordre de 5 millions de dollars aux familles éprouvées. Elle figure aussi parmi les quelque 200 compagnies qui ont signé un accord qui les engage à appliquer et à faire respecter de nouvelles règles de sécurité dans leurs ateliers du Bangladesh ou ailleurs dans le monde. Ce nouveau comportement d’entreprise n’efface cependant en rien la responsabilité de la chaîne de distribution alors qu’elle ne pouvait ou ne devait pas ignorer les conditions qui prévalaient dans les ateliers de ses sous-traitants.

De la même façon, en 2013, peu après le drame, H&M rendait publique la liste des ateliers où elle fait fabriquer ses vêtements. Elle affirmait aussi que les grands distributeurs, comme H&M, avaient la responsabilité de réduire la pression sur leurs sous-traitants en fixant des délais de livraison raisonnables et en planifiant leurs commandes à plus long terme (4). C’est un début. Mais les grands distributeurs ne peuvent se contenter d’une transparence qui pourrait ressembler à une opération de marketing.

Un véritable changement se produira lorsque les grandes distributions comme H&M ou Loblaw offrirons aux consommateurs, en quantité égale sur leurs tablettes, le choix entre des vêtements fabriqués à bon marché et des vêtements équitables respectueux de celles et de ceux qui les confectionnent. La balle se retrouvera alors vraiment dans le camp du consommateur: acheter le T-shirt bon marché ou le T-shirt équitable. En attendant, pourquoi ne pas s’entraîner à changer le monde et acheter un seul T-shirt équitable au lieu de deux bon marché?

(1) CTV News, «Loblaws goes global with Joe Fresh, to open 141 new stores worlwide», 20 février 2014

(2) Rapport annuel de Loblaw, 2014.

(3) L’actualité (La Presse canadienne). «Demande de recours collectif contre Loblaw après l’effondrement du Rana Plaza», 30 avril 2015

(4) Le Devoir, «Le prix à payer pour nous habiller». 4 mai 2013