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Badawi, Jeff Fillion et l’empathie sélective

Raïf Badawi
Photo courtoisie

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Amir Khadir demande à Jeff Fillion de rencontrer la femme de  Badawi. Il démontrerait alors un peu d’empathie envers la victime. Mais la question qui se pose alors est :  est-ce que Jeff Fillion manque vraiment d’empathie ? La réponse: cela dépend pour qui. Il en éprouve notamment pour des auditeurs dont il veut s’assurer de la fidélité. Il a l'empathie sélective.

Abasourdi, j’ai écouté deux fois plutôt qu’une les propos de Jeff Fillion concernant Raïf Badawi dont la condamnation à 1000 coups de fouet a été confirmée par la Cour suprême de l’Arabie saoudite. Soutenu par ses partenaires de micro, l’animateur multipliait les blâmes à l’endroit de Badawi, affirmant qu’il l’avait bien cherché et le traitant de cave et de toton. Il ajoutait que Badawi pouvait bien avoir le fouet, qu’il s’en foutait.

Je me suis alors dit : « Ce gars là manque singulièrement d’empathie. Il est incapable de se mettre dans les souliers des autres . Leur souffrance, leur détresse, leur peur ou à l’inverse, leur état de soulagement, leur sentiment de bien-être, de sécurité, de confiance, de gratitude ne le touchent pas ». Erreur. Jeff Fillion peut éprouver tout cela, mais il s’en montre capable seulement dans certaines circonstances. Il a l’empathie sélective.

De ses propos mêmes, il est très clair que si Badawi était canadien, il montrerait plus d’égards envers sa situation. « C’est tu un Canadien? Pourquoi on s’occupe de ça? » demande-t-il.  En d’autre mots, si le statut civique de celui ou celle qui est en cause ressemblait au sien, s’il était de la même nationalité, Fillion se montrerait ouvert à une défense de sa cause. Autrement, cela ne le concerne pas et ne devrait pas nous concerner. Il en va de même pour la culture du pays en question. Il aurait de l’empathie pour Badawi si la chose se produisait ailleurs que dans un pays où les voleurs sont punis pas amputation. Puisque c’est normal là où cela se passe, on ne devrait pas s’en préoccuper. Badawi n’est donc pas un humain comme lui puisqu’il qu’il ne partage pas les mêmes attributs civiques ou les mêmes codes culturels. De triste mémoire, cette empathie sélective réservée seulement à celles et ceux qui nous ressemblent a toujours conduit aux pires atrocités dans l’histoire de l’Homme. Le comportement des colonisateurs Blancs à l’égard des autochtones de ce pays nous le rappelle amèrement.

Et puis, Filion est aussi capable d’empathie envers ses auditeurs.

Il sait comment les séduire et s’assurer de leur fidélité  parce qu’il est parfaitement capable de syntoniser ce qu’ils veulent entendre. Son auditoire est habitué d’écouter les pires inepties et en redemande. Les animateurs comme Fillion doivent constamment en remettre, forcer la note, surdoser leurs positions pour conserver leur cote d’écoute. Ils doivent scorer de plus en plus forts sur le baromètre de la dégueulasserie pour maintenir leur position dans le palmarès à l’audimat. Fillion est passé maître en la matière.

Cela traduit un échec collectif troublant. Comment se fait-il que Fillion et ses semblables puissent surfer sur la crête de vagues continues de mépris, de mésestime, de dérision, de brutalité verbale si ce n’est de la présence d’un auditoire conquis, fidèle et admiratif qui y trouve son compte? Il se pourrait que cela traduise un échec collectif à façonner des citoyens eux-mêmes empathiques, conscients des besoins des autres, capables de se mettre dans les souliers des autres. Il se pourrait bien que cela soit aussi redevable à un manque d’empathie de la société envers celles et ceux qui sont maintenant des fans de l’insensibilité durant des périodes de leur développement ou de leur vie où ils auraient eu âprement besoin de cette empathie. 

Nous avons un urgent besoin de nous interroger sur l’éducation citoyenne que nous offrons à nos enfants et à nos jeunes et sur cette capacité affective sans laquelle nous ne pouvons vivre correctement ensemble : l’empathie non sélective.