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À l’assaut de la bulle techno

Plusieurs centaines de Québécois profitent de la révolution techno dans Silicon Valley

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San Francisco | Des centaines de cerveaux québécois ont pris d’assaut Silicon Valley afin de goûter à cette nouvelle conquête de l’Ouest, là où l’argent coule à flots au profit de la révolution techno.

San Francisco | Des centaines de cerveaux québécois ont pris d’assaut Silicon Valley afin de goûter à cette nouvelle conquête de l’Ouest, là où l’argent coule à flots au profit de la révolution techno.

Vivre dans la région de San Francisco, c’est un peu comme vivre dans le futur.

«L’autre jour sur l’autoroute, la voiture Google sans conducteur était à côté de nous. C’est mon fils qui l’a remarquée, pour lui, c’est normal!» raconte le Montréalais George Favvas, 38 ans.

Le fondateur de l’application Perkhub a installé ses bureaux dans le quartier SoMa (South Market) de San Francisco.

Dans ce quartier bourgeonnant, les cafés sont peuplés de jeunes en chemises à carreaux, hypnotisés devant leur MacBook couvert d’autocollants. Ils bûchent sur les applications dont nous ne pourrons plus nous passer d’ici peu.

De gros salaires en partant

SoMa est l’épicentre des entreprises de démarrage, les fameuses start-ups. Twitter, Airbnb, Zinga, LinkedIn, DropBox y ont tous pignon sur rue. Sur un seul pâté de maisons, on retrouve des compagnies évaluées à 50 milliards $.

Cette région, qui accueille aujourd’hui plus de 6000 start-ups, vit une croissance record, jamais vue depuis l’éclatement de la bulle internet en 2000. En 2014, 58 000 nouveaux emplois y ont été créés.

La compétition est donc féroce, mais le risque est payant pour les Québécois qui décident de faire le saut en Californie.

«On manque d’ingénieurs ici. Quelqu’un qui sort de Polytechnique et qui est bon en informatique a un job immédiatement. Il va faire 200 000 $ par année en trois ans», dit Nicolas Darveau-Garneau, directeur du marketing de performance chez Google à San Francisco.

«Les choses vont vite ici. En une seule journée, je peux aller aux bureaux de Facebook, Twitter, Google et conclure des ententes. Il y a une densité de contacts incroyable», ajoute le Montréalais Greg Isenberg, 26 ans, dont l’application 5by a été achetée par une compagnie de San Francisco en 2013. Il a alors vendu tous ses biens et a mis le cap sur San Francisco avec sa petite valise.

Travailler au bord de mer

Le nombre de Québécois à Silicon Valley est difficile à chiffrer.

«Mais on estime le nombre de Canadiens dans la Péninsule à 350 000», signale Nicolas Bertrand, un entrepreneur qui dirige l’association des Québécois à San Francisco et Silicon Valley.

Ce dernier travaille dans un motorisé qu’il a converti en bureau mobile et qu’il stationne sur le bord de la mer. «La belle vie!» lance-t-il.

«On est quelques centaines à travailler en technologie», soutient aussi Éric Desfossés, qui travaille chez Microsoft à Mountain View. Plusieurs Québécois travaillent sur le même étage que lui.

«Clairement, les Québécois ont leur part à jouer dans l’écosystème. La diaspora québécoise est forte, on se connaît tous et on échange», affirme Patrick Pichette, le chef financier de Google.

Palo Alto, là où tout a débuté

À Palo Alto, à 45 minutes de route au sud de San Francisco, tout le monde roule en Tesla sous les palmiers.

Les toits des maisons sont couverts de panneaux solaires, les stations de recharge de voitures électriques sont à presque tous les coins de rue et la personne qui attend en ligne avec vous au Starbucks est probablement un investisseur multimillionnaire.

C’est là que Denis Laprise, 32 ans, de Saint-Félicien au Saguenay-Lac-Saint-Jean, a décidé d’installer sa start-up, l’application de commerce en ligne Curbside.

Palo Alto, c’est le lieu de naissance de Silicon Valley. En 1938, deux étudiants de la prestigieuse université Stanford ont fondé la compagnie Hewlett-Packard dans leur garage. Cinquante ans plus tard, deux autres étudiants de Stanford ont fondé... Google.

«Tu peux engager des ingénieurs à barbe blanche qui ont construit Google! Les start-ups, c’est dans l’ADN de la place», dit Denis Laprise.

Une French Connection

C’est aussi à Palo Alto que l’on retrouve la plus grande concentration de sociétés de capital de risque au pays.

En deux rondes de financement, Curbside a réussi à lever 9,5 millions de dollars. Ses bureaux abritent déjà plus de 35 employés.

Denis Laprise s’est retrouvé en Californie grâce à Apple. En 2010, sa compagnie de cartographie en ligne, Poly9, dont le siège social était à Québec, a été achetée par Steve Jobs.

Denis Laprise a ensuite déménagé toute son équipe à Cupertino. Son aventure avec Apple aura duré trois ans. «On était un petit groupe de Québécois chez Apple. Ils sont encore tous là. Nous sommes la French Connection.»

Silicon Valley en chiffres

Nombre d'emplois:1,48 M

Population de San Francisco: 837 000

Superficie de la région: 2966 KM2

Salaire moyen à San Francisco, comparativement à 61 489 aux États-Unis: 104 881 $

Population de Silicon Valley: 3 M

Salaire moyen d'un employé à Silicon Valley ($US): 116 033 $

Des employés traités comme des rois

Éric Desfossés, 31 ans, est programmeur-analyste senior chez Microsoft à Sunnyvale depuis 2009. «Quand je suis arrivé ici, le gars dans le bureau d’à côté avait travaillé sur Windows 95! C’est ce qui a amené l’informatique aux gens.»
Photo Journal de Montréal, Marie-Joëlle Parent
Éric Desfossés, 31 ans, est programmeur-analyste senior chez Microsoft à Sunnyvale depuis 2009. «Quand je suis arrivé ici, le gars dans le bureau d’à côté avait travaillé sur Windows 95! C’est ce qui a amené l’informatique aux gens.»

San Francisco | Vacances illimitées, repas, massages et changements d’huile gratuits... Les entreprises de technologie de Silicon Valley sont plus que généreuses avec leurs employés.

Chez Evernote, start-up californienne connue pour son service de prise de notes en ligne, les employés reçoivent plus de 1000 $ s’ils font au moins un voyage d’une semaine par an. La jeune société encourage même les congés illimités.

«À cause de l’argent, il y a des choses ici que tu ne verrais jamais à Montréal, comme des campus avec le gym, le nettoyage à sec, le changement d’huile gratuit et un lave-auto dans le stationnement», explique Éric Desfossés, qui travaille chez Microsoft, à Sunnyvale.

Chez Facebook, les repas sont gratuits, il y a un dentiste sur place et, certains soirs de semaine, les employés peuvent amener leurs enfants pour regarder des films sur écran géant avec service de traiteur.

Même les plus petites entreprises, comme Foursquare, gâtent leurs employés. «Nos repas sont payés. On a des crédits pour commander de la nourriture et on a un bar ouvert après 17 h», dit Simon Favreau-Lessard.

Quilles, spa et volleyball

«La première chose que j’ai faite en arrivant au bureau ce matin, c’est de prendre un petit déjeuner cuisiné par un traiteur. J’ai ensuite eu un massage de 30 minutes gratuit avant de m’installer sur ma chaise ergonomique à 1000 $ devant mon écran d’ordinateur géant», dit Greg Isenberg, qui travaille dans les bureaux de la société Stumble Upon, à San Francisco.

Le campus de Google à Mountain View, le Googleplex, est particulièrement impressionnant. Les employés se déplacent d’édifice en édifice sur des vélos multicolores.

Il y a des zones de divertissement à tous les étages, comme une allée de quilles, des terrains de volleyball de plage, plusieurs centres de culture physique, une piscine, un spa et des tables de billard.

Les employés mangent gratuitement dans l’un ou l’autre des nombreux cafés et cafétérias. L’un d’eux, le Cafe180, offre uniquement des produits locaux. Google sert 75 000 repas par jour dans le monde, dont 30 000 à Mountain View.

«Je pense qu’en général la générosité de Google est exemplaire, mais c’est aussi une décision économique, explique Patrick Pichette, chef financier de l’entreprise.

«Par exemple, si on n’avait pas la nourriture sur place, les gens devraient se déplacer et n’échangeraient pas leurs idées à la cafétéria avec leurs collègues. Si on n’avait pas de service de navette avec Wi-Fi, ils perdraient deux heures en voiture pour retourner à la maison, alors que là, ils peuvent travailler dans l’autobus. En plus, on n’a pas besoin de construire tous les espaces de stationnement.»

Journée personnelle payée

Les employés ont aussi droit à une journée consacrée à des projets personnels. Ils ont des subventions pour acheter une voiture électrique et d’autres gadgets. Pour chaque don qu’un employé fait à un organisme de charité, Google donne le même montant (jusqu’à une limite de 6000 $ par employé).

«Si tu veux retourner sur les bancs d’école, Google paie environ 70 % des frais. On a de bonnes assurances. Je viens d’avoir un enfant et j’ai eu 12 semaines de congé de paternité, et les femmes, c’est six mois, c’est très élevé pour les États-Unis», insiste Nicolas Darveau-Garneau.

Deux questions pour Patrick Pichette, chef financier de Google

Patrick Pichette est le Québécois le plus connu de Silicon Valley. Il prendra sous peu sa retraite après avoir été pendant sept ans le chef financier de Google.
Photo courtoisie
Patrick Pichette est le Québécois le plus connu de Silicon Valley. Il prendra sous peu sa retraite après avoir été pendant sept ans le chef financier de Google.

Y a-t-il des similarités entre la culture de Google et le milieu des affaires québécois?

Oui. Aux États-Unis, il y a plein d’avocats qui freinent les échanges. Au Québec, on s’assoit, on dessine notre plan d’affaires sur une serviette de papier, on se serre la main et on se fait confiance. Silicon Valley est bâtie sur un modèle d’essais et d’erreurs. À ce niveau-là, il y a un pont très proche entre le Québec et Silicon Valley.

Quelle est la plus grande différence entre travailler en technologie au Québec et à Silicon Valley?

Je vais faire l’éloge de Montréal. Il y a 15 ou 20 ans, j’aurais dit qu’il y a un gouffre énorme, mais il y a de plus en plus de capital de risque à Montréal et de plus en plus d’investissements en technologie. Les ingrédients sont là. On n’a plus besoin d’être absolument à Silicon Valley pour avoir du succès. Il faut être connecté à Silicon Valley, mais pas nécessairement être ici.

Il y a un côté sombre

San Francisco | Envahie par les entreprises de technologie et leurs employés aux salaires faramineux, la ville de San Francisco est aux prises avec de réels problèmes sociaux.

San Francisco est aujourd’hui l’une des villes les plus chères des États-Unis.

L’afflux massif de nouveaux ingénieurs a entraîné une inflation rapide du prix de l’immobilier, chassant plusieurs résidents de leurs quartiers.

Le coût moyen d’un appartement d’une chambre est de 3120 $ par mois. Ici, même les couples mariés ont des colocs.

«C’est un gros problème depuis deux ans. Les compagnies en technologie attirent beaucoup de jeunes professionnels qui font de gros salaires. Ça fait grimper tout le marché. Les locataires ne peuvent plus se payer les loyers», dit Simon Favreau-Lessard, qui habite en colocation et paie tout de même 1200 $ pour sa chambre.

«Pour acheter, c’est deux millions de dollars pour un appartement de 1000 pieds carrés. C’est très élevé», explique le Montréalais Greg Isenberg, qui habite le quartier SoMa (South Market).

Classe moyenne en péril

L’entrepreneur québécois Nicolas Bertrand vient de s’acheter une maison dans le quartier Bernal Heights de San Francisco après avoir cherché pendant trois ans. «Les maisons, ce n’est pas achetable, lance-t-il. Il faut un dépôt de 25 % et la valeur médiane des maisons est d’un million de dollars. C’est une autre échelle complètement.»

Il cite l’exemple d’une petite maison près de l’université Stanford, achetée par un riche homme d’affaires chinois pour trois millions de dollars comptant.

«Tout le marché est déstabilisé par les riches. La classe moyenne est chassée.»

Les autobus de la haine

Les autobus Google, Apple, Yahoo! et Facebook, qui chaque jour transportent des milliers d’employés entre San Francisco et les campus de Silicon Valley, sont devenus des cibles.

À la fin de 2013, des militants ont commencé à protester contre l’utilisation de ces navettes en faisant le pied de grue chaque matin aux différents arrêts.

Les autobus sont devenus le symbole de l’inégalité grandissante dans cette partie du pays. C’est en effet dans cette région que l’on observe les plus grandes inégalités aux États-Unis.

Les salariés du haut de l’échelle font en moyenne 118 651 $ par année, alors que ceux au bas de l’échelle font à peine 29 000 $ par année. Trente pour cent de la population ne fait pas assez d’argent pour combler ses besoins primaires.

«Oui, on est une partie du problème. Je me sens terriblement mal. On passe du temps dans ces quartiers. Je me mets dans leurs souliers. Je ne peux m’imaginer avoir été chassé de mon quartier à Montréal parce que les prix étaient devenus trop élevés», dit Greg Isenberg.

 

Brèves

Les Québécois parlent

Nicolas Darveau-Garneau, 46 ans

Photo Journal de Montréal, Marie-Joëlle Parent
«Silicon Valley, c’est une méritocratie presque parfaite. Les gens se fichent de ton diplôme. Quand j’engage quelqu’un, le test est: est-ce que je prendrais une bière avec cette personne, est-elle ouverte d’esprit, a-t-elle voyagé? La compétence est secondaire. Il faut avant tout être “Googley”. La plupart des gens qui ont fait des millions et des milliards de dollars ici n’ont pas fini l’école. Chez Google, la performance de tout le monde, même les employés de la cafétéria, est calculée, il faut toujours croître».–Directeur du marketing de performance chez Google à San Francisco
 

Simon Favreau-Lessard, 30 ans

Photo Journal de Montréal, Marie-Joëlle Parent
«Ici la mentalité c’est d’innover le plus rapidement possible même si on brise des choses. Il n’y a pas de hiérarchie. Chez Google, j’étais sur le même étage que le PDG, son bureau n’était pas plus gros que le mien. Il utilisait la même toilette que moi!»–Ingénieur chez Foursquare, anciennement chez Google 
 

Greg Isenberg, 26 ans

Photo Journal de Montréal, Marie-Joëlle Parent

«Ici l’uniforme, c’est le jeans et chemise à carreaux, si tu portes un costume pour une entrevue, tu as l’air de vouloir montrer que tu as un diplôme plutôt que de l’expérience. Les vêtements importent peu, ce n’est pas du tout comme à New York».–Fondateur de l’application 5by

 

Katheline Jean-Pierre

Photo Journal de Montréal, Marie-Joëlle Parent

«Tu as beaucoup de liberté. Il faut savoir comment gérer son temps. Personne ne regarde l’heure à laquelle tu arrives».–Gestionnaire de marketing de la performance chez Google

 

Jean-Sébastien Boulanger et George Favvas, 30 ans et 38 ans

Photo Journal de Montréal, Marie-Joëlle Parent

«Il y a une culture de donner au suivant. Tout le monde a été aidé financièrement par quelqu’un alors quand ils réussissent, ils aident le prochain. Ceux qui ont le plus de succès sont ceux qui partagent leurs idées».–Jean-Sébastien Boulanger, cofondateur de l’application Perkhub

 

Éric Desfossés

«Les gens ici font ce qu’ils veulent. Si on me donne une tâche que je n’aime pas, je dis non et je fais autre chose parce je sais que si je travaille sur quelque chose qui me plaît moins, je vais être 25 % moins productif. Chez Facebook par exemple, on leur suggère de toujours choisir dans quel département ils veulent travailler. Pour moi, travailler de 10 h à 16 h, c’est très normal, j’aime ce que je fais, je suis passionné. Ici, pas question de planifier un meeting avant 11 h. Personne ne sera présent».–Programmeur-analyste senior chez Microsoft

 

Nicolas Bertrand

«Ici, tout le monde investit dans les start-ups des autres. Quand tu parles aux gens du Québec, ils investissent dans la Banque Nationale, c’est fondamental comme différence»–Fondateur de l’application Smartup