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Les Grecs et le FMI, nous et le coup de la Brink's

parlement grec
Photo AFP / Archives

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Si l’Europe ne réussit pas à régler la crise grecque autrement qu’en montrant la porte à un de ses membres, elle aura tout perdu: les capitaux prêtés qui sont considérables et une occasion de faire la démonstration que l’Europe est autre chose qu’un deal, qu’une entente monétaire. Elle aura fait la démonstration qu’une fédération ou une confédération essentiellement fondée sur une monnaie commune mais composée de membres qui ne partagent pas les mêmes valeurs et les mêmes références culturelles relève de la chimère.

Imaginons la scène suivante. Vous êtes membre d’une coop d’habitation. On vous a accepté même si votre compte en banque était plus que modeste et que votre revenu annuel était au mieux incertain. Au fil du temps, votre situation financière se dégrade. Il vous est impossible d’honorer le prochain versement de votre loyer. Vous demandez de l’aide au conseil d’administration (C.A.) de votre coop. Le C.A., prenant appui sur l’assemblée générale, vous accorde un prêt de 5000$, mais sous condition que vous coupiez dans vos dépenses.

Vous aviez prévu acheter un nouvel ordinateur dont vous avez absolument besoin pour compléter des contrats de traduction (celui que vous aviez a rendu l’âme), mais il faut couper. Vous aviez aussi l’intention de renouveler vos cartes d’affaires histoire de rejoindre de nouveaux clients, mais il faut couper. Et comble de malheur, votre père que vous hébergez tombe malade. Vous n’avez pas le choix, il lui faut des soins à domicile que vous payez avec une partie de l’argent emprunté. Arrive l’échéance du remboursement de l’intérêt sur le prêt: vous êtes coincés. Vous avez coupé et recoupé, vous avez bel et bien payé vos loyers, mais l’argent ne rentre pas faute d’un nouvel ordinateur et de nouveaux clients si bien que vous n’arrivez pas à payer l’intérêt sur l’emprunt, soit 200$.

Vous faites alors appel à la solidarité des membres de votre coopérative. Mais ceux-ci demeurent inflexibles. Ils exigent le paiement des intérêts sur le prêt sans quoi vous risquez de devoir quitter la coop. La raison? Ce 200$ d’intérêt, s’il n’était pas payé, ferait perdre la face aux membres du C.A. et découragerait peut-être désormais les membres de l’assemblée générale à offrir de l’aide à d’autres membres mal en point, vous dit-on. Vous demandez alors aux membres de votre famille s’ils sont d’accord à rembourser l’intérêt sachant qu’ils devront se priver de nouveaux vêtements, économiser davantage sur la nourriture, déménager dans un plus petit logement et surtout, qu’ils devront accepter que le budget de la famille soit scruté à tous les mois par le C.A. de la coop, autrement dit de vivre sous une forme de curatelle.

Cette histoire est celle de la Grèce qui traîne une dette de presque 350 milliards de dollars, dont environ 43 milliards au Fonds monétaire international. Le FMI, avec la Banque centrale européenne et la Commission européenne (la troïka) maintiennent la ligne dure et ce malgré l’avis même des économistes du FMI qui avouaient il y a quelques mois à peine que le remède de cheval imposé à la Grèce affaiblissait encore plus le pays. Le taux de chômage de 20% et celui de 40% chez les jeunes en est une illustration convaincante.

La solution à cette crise, qui n’est pas seulement une crise de l’Europe mais qui témoigne de la perturbation profonde de l’économie occidentale, repose sur la volonté des pays prêteurs à annuler complètement ou en bonne partie la dette de la Grèce comme cela s’est produit envers l’Allemagne après la Deuxième guerre mondiale. La Grèce avait d'ailleurs été, en 1953, un des pays qui acceptait d’annuler la dette de guerre allemande.

Le 15 mars 2012, il y a un peu plus de trois ans, Christine Lagarde, directrice générale du FMI écrivait:

«La Grèce a consenti d’énormes efforts pour mettre en œuvre un ensemble de mesures douloureuses au cours des deux dernières années, en dépit d’une profonde récession économique et d’un environnement social difficile. Le déficit budgétaire a été sensiblement réduit et la compétitivité s’améliore progressivement».

Ce constat aurait mérité davantage un encouragement qu’une punition, me semble-t-il.

Le peuple grec que j'ai vu, en 1974, chanter et danser de joie et d'espoir sur les bateaux qui les menaient voter dans leurs îles natales lors de cette première élection suivant la chute du régime des Colonels, est invité à se prononcer dimanche prochain sur les conditions imposées par la troïka pour la reconduction de son aide. Ces conditions, de l’avis de plusieurs économistes comme Krugman et Stiglitz, deux prix Nobel, ou comme Galbraith et Piketty, ne peuvent que perpétuer un régime d’appauvrissement de la Grèce qui se verrait contrainte de rembourser sa dette durant des décennies. Il ne lui resterait que la peau et les os pour tâcher de se développer et de se sortir de l’ornière dans laquelle elle est embourbée. Mission impossible. Cependant, au moment d’aller voter, les Grecs seront peut-être effrayés à la seule pensée de quitter l’Europe, de perdre le peu d’économies qu’ils auraient pu grapiller et se convaincront peut-être qu’ils sont incapables de gérer leurs affaires par eux-mêmes correctement. Qui pourrait les en blâmer: il n’y a qu’à se rappeler le réflexe de protection que nous avons eu lors du coup de la Brink’s juste avant les élections de 1970.

1 https://bilan.usherbrooke.ca/bilan/pages/evenements/21205.html

 
 

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