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Les écrivains n’habitent pas dans des tours d’ivoire. Ils vivent dans le même système économique que leurs lecteurs, dans la même société de consommation, ils sont soumis aux mêmes pressions de performance que tout le monde.

Les écrivains n’habitent pas dans des tours d’ivoire. Ils vivent dans le même système économique que leurs lecteurs, dans la même société de consommation, ils sont soumis aux mêmes pressions de performance que tout le monde.

Molière avait le frère du roi Louis XIV comme mécène, puis le roi lui-même. Balzac faisait de loooongues descriptions des lieux fréquentés par ses personnages... parce qu’il était payé à la ligne.

De nos jours, dans le système d’édition traditionnel, un écrivain touche 10% du prix du livre en librairie. Quelque chose comme deux ou trois dollars par exemplaire vendu.

Un roman qui se vend à 5000 exemplaires est un best-seller au Québec. Et l’auteur se fera entre 10 000 $ et 15 000 $. Hou! La fortune!

Un roman qui se vend à 600 exemplaires (la moyenne des ventes) rapportera moins de 1500 $ à son auteur. Ce n’est pas beaucoup pour des mois, sinon des années de travail.

Modèle néolibéral

Mais les choses changent. On a appris la semaine dernière que le géant Amazon allait désormais payer les auteurs de sa plate-forme Kindle Direct Publishing (des livres directement autoédités en numérique) non plus à l’exemplaire vendu, mais à la page lue.

Ainsi, les longues pages plates, les passages descriptifs, les songeries trop songées et les récits de rêves sautés par le lecteur ne seront plus payés à l’auteur. Si le lecteur ne s’attarde pas suffisamment longtemps sur une page, on estimera qu’elle n’a pas à être payée.

C’est le modèle néolibéral appliqué à la littérature. On ne paye pas la qualité, on ne paye pas l’enthousiasme du public, on ne paye pas un livre qu’on se garde pour plus tard ou qu’on déguste par petites bouchées espacées.

Le salaire de l’auteur n’est plus déterminé par la qualité et la quantité de son travail, mais par celui du lecteur. C’est un changement considérable.

Pour l’instant, ce modèle ne s’applique qu’à la plateforme Kindle Unlimited, une sorte de Netflix du livre qui donne accès, pour 10 $ par mois, à une bibliothèque de plus de 800 000 ouvrages. Mais il serait étonnant qu’Apple et Google n’emboîtent pas le pas dans un proche avenir.

Désavantagés

Le résultat prévisible, c’est la multiplication des livres bourrés d’action dont les chapitres se terminent invariablement sur un suspense. Les livres «tourne-page» proliféreront, tandis que les ouvrages lents et méditatifs ou complexes seront désavantageux financièrement.

Bien des livres qui ont connu un grand succès (je pense au roman de Jonathan Littel, Les Bienveillantes, ou au Capital de Thomas Piketty) n’ont pas tous, et loin de là, été lus intégralement. Dans ce nouveau modèle d’affaires, leur vaste succès mondial aurait-il pu exister?

Et Le Parcours du combattant, de Michael Malone, que j’ai lu ces dernières semaines? 940 pages. Si je l’avais pris sur Kindle, l’auteur n’aurait reçu que la moitié de ses droits tellement j’en saute des bouts... Et pourtant j’aime ça!

C’est Roland Barthes qui disait que le bonheur de relire Proust, c’est qu’on ne saute jamais les mêmes passages...

C’est un sujet vaste et important. J’y reviendrai.