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Le passage des médecins au privé: navrant et inquiétant

Le passage des médecins au privé: navrant et inquiétant
SIMON CLARK /JOURNAL DE QUEBEC/A

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On nous apprend aujourd’hui dans Le Devoir que, à moitié d’année écoulée,  51 médecins se sont désaffiliés du système public pour passer au privé, le double de la moyenne annuelle. Ma conjointe et moi comptons parmi ces patients orphelins. En effet, il y a deux mois de cela, nous recevions chacun une lettre de notre médecin traitant nous informant de son passage au privé. Elle (notre médecin) nous indiquait que nous avions désormais le choix entre payer pour des services privés ou nous inscrire sur la liste d’attente de notre territoire pour avoir accès à un médecin de famille. Voilà tout : bye bye. 

Ce que nous fîmes en commençant par accéder au site web du ministère. Ce qu’on y trouve n’a rien de rassurant au premier abord :

Votre demande sera évaluée et une priorité lui sera accordée selon votre état de santé. Il est impossible de prévoir avec précision combien de temps vous demeurerez sur la liste d’attente. ... Si vous avez          besoin de consulter un médecin rapidement, vous pouvez obtenir une consultation médicale sans rendez-vous dans une ressource près de chez vous.

Une semaine suivant notre demande d’ouverture de nos dossiers nous recevions un appel du CISSS (ne me demandez pas d’écrire le nom au long, il risque de changer dans quelques mois de toute façon...). La préposée à notre dossier, sympa et efficace au demeurant, nous informait alors qu’une infirmière allait nous donner rendez-vous pour évaluer notre état de santé ce qui sera bientôt fait. « Dans les circonstances, on a intérêt à être malade », me suis-je dit...Entretemps, nous devions contacter la RAMQ pour biffer le nom de notre médecin maintenant passée au privé sans quoi nous ne pourrions  poursuivre notre demande.

Une expérience traumatisante ? Non, on a vu pire. Mais elle est navrante.

D’abord, on se sent largués et laissés à nous-mêmes, à moins de consentir à payer pour les soins médicaux pour lesquels nous sommes déjà assurés de par nos impôts. Autrement dit, débrouillez-vous ou payez en double. Les médecins peuvent se désaffilier, mais pas les contribuables. Il y a quelque chose de malsain dans ce scénario. Et puis, on devrait, me semble-t-il,  s’attendre à plus d’égards de la part d’un médecin dans l’accompagnement de ses patients vers d’autres ressources médicales alors qu’elle se désaffilie. Habitués que nous sommes, ma conjointe et moi, à fureter sur le web, à se débrouiller dans l’acheminement de formulaires et de prises de rendez-vous dans les organisations et les services, on peut y arriver. Mais, je m’inquiète pour ces patients largués et qui sont moins ou peu familiers avec les us et coutumes de notre réseau de santé, qui se sentent intimidés  par toutes ces démarches et déclarations à faire ou insécurisés par cet abandon de leur médecin. Les patients ne sont pas des « cans de bines » qu’on livre en pleine nuit à la porte arrière de l’épicerie en laissant la facture. Ils ont droit à plus d’égards.

Enfin, cette mini-vague de désaffiliation, qui présage peut-être d’une vague de fond encore plus importante, est inquiétante. Dans notre régime de santé, les médecins sont des entrepreneurs privés. Ils gèrent une entreprise de soins, et on leur donne le choix : avoir un seul client, l’État, qui assure leurs revenus, ou le privé. À chaque fois que leur entreprise passe au privé, ce sont les patients capables de payer la note deux fois qui en profitent. Les autres prennent leur mal en patience. Petit à petit, de mini-vagues en mini-vagues, un système de santé à deux vitesses continue à se construire discrètement. Navrant. Et inquiétant à un point tel qu’il faut se demander si on ne devrait pas nationaliser les soins de santé.