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Inacceptable démocratie

Inacceptable démocratie
MAXIME DELAND/AGENCE QMI

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Aussi galvaudé le terme « démocratie » soit-il, son application bien réelle ne cesse de déranger. Le phénomène n’est pas nouveau – Jacques Rancière en parlait très bien il y a dix ans –, mais les derniers mois ont donné à voir toutes sortes d’expressions de cette haine que nos élites portent à la démocratie lorsqu’elle sort des cadres du gouvernement représentatif.

Déjà, il y a plus d’un an, The Economist nous offrait un six-page essay sur ce qui n’allait pas avec la démocratie. Ce texte – porte-étendard de la vision économiste et libérale de la démocratie – mériterait en soi une analyse et un contre-argumentaire plus complet que ce que je ferai ici. Concentrons-nous sur le cœur de l’argumentaire : la seule démocratie qui existe est bien sûr l’élection de parlementaire et la mise en place d’un gouvernement représentatif. Selon cette vision, l’action du peuple dans la rue est soit un disfonctionnement démocratique, soit une lutte contre un tyran (comme la révolution orange, le printemps arabe ou les émeutes récentes à Hong Kong). Ce que défend The Economist, c’est que la cause de cette ébullition est d’abord économique : c’est parce que les tyrans n’offrent plus une économie forte qu’on cherche à les renverser.

L’a priori libéral est là dès le début : ce que les gens veulent c’est d’abord la richesse individuelle, le reste est secondaire. Ainsi, il n’existe pas de réelle volonté de prendre des décisions collectives de manière autonome : les individus sont mus par deux mouvements : la protection de leurs droits individuels et l’amélioration de leur richesse. Comment améliorer la démocratie selon cette logique? La réponse est à l’avenant : « The best way to constrain the power of special interests is to limit the number of goodies that the state can hand out. And the best way to address popular disillusion towards politicians is to reduce the number of promises they can make. The key to a healthier democracy, in short, is a narrower state » (ma traduction: La meilleure façon de limiter l’influence des groupes défendant des intérêts particuliers est en réduisant le nombre de cadeaux que l’État peut leur faire. De même, la meilleure façon de réduire la déception face aux politiques est de réduire le nombre de promesses qu’ils et elles peuvent faire. Bref, la meilleure voie vers une démocratie saine est la réduction du rôle de l’État.)

Le discours est donc simple, la « démocratie », aussi limitée et libérale soit-elle, est acceptable tant qu’elle donne des résultats économiques intéressants. Quand l’autoritarisme chinois réussit beaucoup mieux, quand l’impérialisme russe est géopolitiquement plus efficace, on est en droit de se poser des questions sur le fonctionnement du système politique. Quand, après avoir déposé un tyran, les égyptien-nes ne votent pas pour des libéraux, mais pour les frères musulmans, on trouve que quelque chose cloche. Pour nos élites – dont The Economist est, avec le Financial Times, le principal lieu de débat grand public – la démocratie est un système qui permet d’équilibrer les passions dans le but de parvenir à la croissance économique. Toute autre expression de la volonté populaire est vue comme un désordre menaçant ou comme du dangereux populisme.

D’ailleurs, les récents évènements en Grèce ont bien montré la drôle de signification que prenait de plus en plus le terme populisme pour les élites européennes. Quand utilisé péjorativement, on associe traditionnellement le terme populisme à la démagogie. Fait du petit populisme le rhéteur qui par des arguments fallacieux enflamme le peuple pour l’amener à servir d’autres intérêts que les siens. Une telle attitude n’est désormais plus nécessaire pour être traité avec mépris de populiste, il suffit maintenant de faire appel au peuple. Le simple démocrate devient un populiste dès qu’il va plus loin que l’élection d’un gouvernement représentatif.

Dès son élection, Alexis Tsipras était présenté comme un dangereux populiste par The Economist. Le Monde, publiait une lettre ouverte sur un ton semblable le 2 février suivant. On se délectera de cet extrait : « Raisonner autrement, c’est céder au populisme, à la pensée magique, aux solutions miracles qui se jouent, précisément, du quotidien des peuples. Quand la politique s’empare des pratiques vaudoues, le rêve se transforme généralement en cauchemar. C’est pourquoi il n’y a pas d’alternative. » Françoise Fressoz, éditorialiste au même journal, ira dans la même direction peu de temps après l’annonce du référendum dans un article élégamment intitulé « Tsipras, l’affreux jojo du cénacle européen ». Jean-Marie Colombani empruntera le même chemin en présentant Tsipras comme un imposteur et en condamnant le recours à un référendum. Le président du parlement européen, Martin Schulz a également affirmé que pour que des négociations raisonnables aient lieu, il fallait en Grèce un gouvernement de technocrates (comme ce qu’a connu l’Italie après le départ de Berlusconi, sans qu’aucun libéral n’en fasse grand cas).

Dès qu’elle ne correspond pas aux souhaits des élites, la démocratie devient dans son principe illégitime. Comme s’il y avait un soudain réveil : malgré toutes les barrières institutionnelles, un gouvernement représentatif peut, parfois, faire appel au peuple. Parfois, aussi, le peuple s’organise en dehors des cadres bien tracés. Alors, immanquablement, les résidus démocratiques qui subsistent dans le gouvernement représentatif et à ses marges sont considérés inacceptables pour l’élite. C’était le cas autant avec Chavez qu’avec Morales, autant avec le NON des Français-es à la constitution européenne qu’avec le printemps 2012 au Québec. Le tristement célèbre texte de Samuel Huntington, Michel Crozier et Joji Watanuki publié en 1975 résume encore bien la position des élites sur la démocratie : dès qu’elle existe hors de leur contrôle – bref, dès qu’elle existe vraiment –, elle va trop loin.

Le peuple est bête, quand il se prononce il se fait immanquablement mener par des rhéteurs. Mieux vaut laisser la direction des choses en des mains avisées, qui savent distinguer le vrai du faux et qui ne se laissent pas guider par leurs émotions. Voilà ce que nous dit l’élite, ad nauseam. En antidote, on pourra profiter de l’été pour lire ce formidable dossier sur la démocratie autoritaire de la revue À Bâbord de janvier dernier que mon collègue Philippe Hurteau a organisé avec Ricardo Peñafiel et Philippe de Grosbois.

 

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