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Le livre du futur

Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Anthony DoerrAlbin Michel
Photo courtoisie Toute la lumière que nous ne pouvons voir, Anthony DoerrAlbin Michel

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Je vous parlais, dernièrement, de cette nouvelle politique d’Amazon de rémunérer les auteurs de livres autopubliés non plus en fonction des exemplaires vendus, mais plutôt en fonction des pages lues.

Cette petite révolution dans le monde du livre numérique aura des conséquences, à terme, sur tous les livres, quelle que soit la plateforme de diffusion­­.

Tous les commentateurs ont parlé du genre de livres qu’une telle pratique de rémunération allait désormais privilégier: des romans «page-turner», de l’action avec des «cliff-hangers» en quantité, descriptions réduites au minimum, beaucoup de dialogues (le blanc sur la page devient payant!), beaucoup de paragraphes d’une phrase, des chapitres très courts, etc.

Si c’est vraiment le cas, j’ai lu le livre du futur. Il a près de 200 chapitres qui ne font guère plus de deux pages chacun. Pas le temps de s’ennuyer. À peine le temps de lire, en fait!

Et il ne s’agit pas d’un livre autoédité, il s’agit d’un roman papier, prix Pullitzer s’il vous plaît. Deux millions d’exemplaires vendus aux États-Unis, en cours de traduction dans plus de 40 pays: Toute la lumière que nous ne pouvons voir, d’Anthony­­ Doerr. Un succès monstre. Intelligent, de surcroît. Et sensible. Et bien fait. Je l’ai dévoré.

Mais comment faire autrement? Tout, dans ce roman, est fait pour être dévoré.

Rappelons-le: la littérature populaire a toujours existé, et les romanciers du 19e siècle publiaient d’abord leurs œuvres dans les journaux, sous forme de feuilletons, qui privilégiaient une certaine structure, chaque épisode devant se terminer sur une irrépressible envie de lire la suite. C’est ainsi que les journaux augmentaient leur tirage, et que les auteurs augmentaient leur valeur marchande. La rémunération contemporaine, en terme de pages lues, pousse seulement un peu plus loin cette consumérisation de la littérature.

Pour Amazon, le client est roi. Une minute d’ennui, et il saute un passage, qui ne sera pas payé à l’auteur. Ça peut sembler une bonne idée. Ça l’est, jusqu’à un certain point. Des auteurs complaisants, qui se lancent dans d’interminables lamentations, réviseront leur façon de faire. Les moins talentueux seront également moins lus.

Mais un certain genre de littérature pourrait en souffrir outre mesure, avec le risque réel de disparaître à plus ou moins long terme de l’espace public.

Je parle de ce genre de livre qui vous amène dans des zones jamais explorées, qui vous déroute et vous perd. Ce genre de livre qui tourne longtemps autour du pot, parce que le chemin est plus important que la destination. Je parle de cette relation extraordinaire que noue l’écrivain avec son lecteur, qui accepte de se laisser conduire dans des lieux dont il ignorait jusqu’à présent l’existence.

L’avenir du livre, dessiné par Amazon, nie la relation écrivain/lecteur pour la remplacer par une relation fournisseur de contenu/consommateur de contenu.

Que l’écrivain soit plus ou moins payé, on s’en fout un peu, n’est-ce pas?

Mais que le lecteur soit réduit à son statut de consommateur, c’est grave.

C’est de l’infantilisation. C’est du mépris.

 

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