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Trump: Triomphe de la volonté?

Donald Trump
© AFP / Getty Images

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Pourquoi politiciens et commentateurs politiques n’arrivent-ils pas à prendre Donald Trump au sérieux?

Au lendemain des anniversaires d’Hiroshima et Nagasaki, tous doivent se rappeler l’un des enjeux des courses à la chefferie des partis fédéraux états-uniens. Il s’agit, entre autres, de la nomination du Commandant en chef. De celui qui, de sa seule initiative, peut déclencher une attaque nucléaire d’une puissance totale supérieure à 120 000 fois celle qui frappa Hiroshima.

D’un seul geste, un seul politicien peut condamner à mort l’essentiel de l’humanité. Décision unilatérale sans débat ou vote par quelque assemblée et sans appel possible devant quelque tribunal. Ne serait-ce que sur ce seul enjeu, nous sommes tous concernés par les campagnes à la présidence des États-Unis. Comme par les nominations de dirigeants de la Russie et autres puissances militaires ou économiques.

À titre de non-spécialiste de la politique états-unienne et citoyen du monde, je ne comprends donc pas comment les politiciens et commentateurs politiques n’arrivent pas à prendre Donald Trump au sérieux.

Trump le pitre?

Oui, Trump est un loose-cannon, un clown, un pas de classe, un égocentrique, et probablement même un sociopathe. Cependant, pourquoi les observateurs de la politique états-unienne ne font-ils qu’attendre — souhaiter — la «bourde» de trop qui achèvera de lui mettre à dos une majorité de l’électorat? Donc, l’autopelure-de-banane qui le mettra hors-jeu politiquement?

« Donald Trump est un embarras qu’il est impossible d’embarrasser : voilà qui constitue son superpouvoir » Ezra Klein

Pourquoi n’arrive-t-on pas à voir que Trump est une bête politique pas du tout inusitée dans le paysage politique mondial? D’ailleurs, ne voit-on pas partout les montées du populisme, de la vedettisation et de la personnalisation du pouvoir?

Un Sylvio Berlusconi n’a-t-il pas fait trois mandats de président du Conseil des ministres italien, puis été élu sénateur? Un Vladimir Poutine, trois mandats de président de la Fédération de Russie et un de premier ministre? Ne peut-on faire une longue liste des vedettes non conformistes, grossières ou égocentriques qui ont réussi au jeu électoral?

Donald Trump ne saurait-il pas très bien, lui aussi, comment jouer des ressorts et failles des institutions démocratiques et médiatiques?

Par ailleurs, les affirmations selon lesquelles Trump n’aurait pas de programme politique ne tiennent pas la route. Car, ne le voit-on pas reprendre peu à peu les thèmes qu’il présentait dans son livre de 2011 au titre on ne peut plus clair: «Time to Get Tough: Making America #1 Again»?

Trump le stratège!

J’ai donc cherché si quelqu’un avait analysé la campagne de Trump, non pas pour souligner encore les failles du personnage, mais plutôt en comprendre la stratégie. Cela m’a permis de tomber sur un intéressant texte d’Ezra Klein, rédacteur en chef de Vox. Tout est résumé dans le titre que je traduis ici: Donald Trump est un embarras qu’il est impossible d’embarrasser: voilà qui constitue son superpouvoir.

Pour Klein, la brutalité sans gêne dont fait montre Trump relève d’une véritable méthode politique. Elle lui permet d’abord de dérouter ses adversaires et l’establishment du Parti républicain. Et elle séduit l’électorat bien plus qu’elle ne le dégoûte.

 «Vous ne pouvez pas embarrasser Donald Trump. Vous ne pouvez pas le faire reculer avec des questions qui ébranlent d’autres candidats. Et la foule l’aime pour cela. Elle l’aime précisément parce qu’il ne recule pas. Le fait que Trump ne recule jamais est au cœur du “Trumpisme”. C’est la démonstration de la façon dont il va négocier avec les démocrates, avec la Chine, avec le Mexique. Il obtiendra ce qu’il veut parce qu’il ne recule pas.

«Est-ce du délire? Bien sûr. Mais il est une sorte de délire attrayant. [...] Les candidats promettent toujours que, en vertu de la force de leur caractère, ils seront en mesure de faire ce que leurs prédécesseurs ne pouvaient pas, en faisant moins de compromis que leurs prédécesseurs ont faits. Voilà ce que les gens veulent entendre.

«Mais Trump va encore plus loin. Sa confiance en lui-même ne connaît aucune limite. Il ne fait pas seulement vous déclarer qu’il ne reculera pas. Il se lève et montre qu’il ne recule pas. Trump est la preuve mathématique de Trump.»

Ezra Klein évoque ici une faille des démocraties qu’explore l’historien et sociologue Pierre Rosenvallon dans son projet de théorie générale de la démocratie. Au départ, on se fait élire sur des promesses, sur une volonté de faire. Mais une fois élu, on ne peut gouverner que dans la contrainte. Voilà pourquoi les peuples aiment bien de temps à autre confier le pouvoir à un Napoléon, à un être qui incarne l’affirmation de la volonté. Tout particulièrement en temps de crise (réelle ou imaginaire).

Ce constat s’applique tout particulièrement au cas des États-Unis. Ses citoyens peuvent bien se leurrer de pouvoir élire «l’homme le plus puissant de la planète». Dans les faits, leur président est un gouvernant contraint de toutes parts par les réalités et de nombreux contre-pouvoirs. Après un Obama qui, ayant trop promis et fait espérer, a livré si peu, beaucoup veulent voir à la présidence quelqu’un qui livrera la marchandise.

Pourquoi les commentateurs et experts ne voient-ils pas que c’est précisément ce que Trump a compris?

Et pourquoi ne voient-ils pas non plus qu’il ne cherche pas simplement la candidature républicaine, mais bien une prise de contrôle hostile du Parti républicain en mobilisant diverses franges de l’électorat? Plus tard Trump sera pris au sérieux, plus il deviendra difficile de le déjouer. Et c’est précisément sur quoi Trump compterait.

Donald Trump, big boss des États-Unis, n’est pas plus irréaliste qu’un Vladimir Poutine, tsar moderne de Russie.

 

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