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Un récit pimenté à souhait

Alain Mabanckou nous transporte dans son pays natal dans Petit Piment.
photo courtoisie Alain Mabanckou nous transporte dans son pays natal dans Petit Piment.

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Pour son 11e roman, Alain Mabanckou a mitonné une délicieuse histoire qui nous permet de découvrir sa ville natale à une époque où tout le monde devait penser la même chose.

Même si ça a déjà été dit ou écrit des centaines de fois, on ne peut s’empêcher de le répéter: Alain Mabanckou est un formidable conteur. Tout en continuant à enseigner la littérature francophone à l’université de Californie à Los Angeles, cet écrivain d’origine congolaise est en effet passé maître dans l’art de nous sortir rapidement du quotidien grâce à son verbe imagé souvent empreint de candeur et aux truculents récits qui en découlent. De fait, il est l’un des rares auteurs capables de nous arracher trois ou quatre sourires par chapitre.

«Les jeux de mots et les pirouettes cocasses me viennent en cours d’écriture, précise Alain Mabanckou, qu’on a pu joindre fin août à Paris entre deux interviews radio. Quand j’entame la rédaction d’un nouveau roman, j’accorde toujours une très grande place à l’imagination. En cours de route, il y a donc des choses qui surgissent comme ça. Pour mettre de la drôlerie dans un livre, c’est d’ailleurs la principale difficulté: on ne peut pas la prévoir d’avance, en faire un catalogue; il faut la laisser gicler au fur et à mesure, quitte à couper plus tard.»

Des noms à rallonges!

En écrivant Petit Piment, son 11e roman, Alain Mabanckou n’a cependant pas songé un seul instant à couper ou simplifier le nom de son nouveau héros qui, peu après avoir été recueilli dans un orphelinat situé non loin de Pointe-Noire, capitale économique de la République du Congo, recevra le patronyme de Tokumisa Nzambe po Mose yamoyindo abotami namboka ya Bakoko. Ce qui veut dire, pour ceux qui ne parlent pas couramment le lingala, «Rendons grâce à Dieu, le Moïse noir est né sur la terre des ancêtres»!

«En France, tout le monde me parle de ce nom, s’exclame Alain Mabanckou. Pourtant, même le président Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, “Mobutu le guerrier qui va de victoire en victoire sans que personne l’arrête”, avait un nom kilométrique! Là-bas, ce sont des noms normaux, parce qu’ils doivent désigner ce qu’on est venu faire sur Terre. Tout comme le Moïse de la Bible, qui a tué l’un des hommes maltraitant le peuple hébreu, le Moïse de mon livre voudra par exemple libérer le peuple de Pointe-Noire.»

Mais avant d’en arriver là, bien des péripéties attendent le jeune orphelin. Pour commencer, il y aura cette savoureuse histoire de vengeance qui lui vaudra le surnom de «Petit Piment». Et pendant que son meilleur ami continuera à rêvasser en guettant l’avion qui l’emmènera un jour très loin de l’horrible institution où ils croupissent tous deux depuis la naissance, Moïse cauchemardera à cause des innombrables chamboulements liés à la révolution socialiste. «Durant ma jeunesse, j’ai moi aussi été marqué par cette transition marxiste-léniniste, qui a causé beaucoup de dommages dans la conscience des Africains, explique Alain Mabanckou. Calqué sur le modèle communiste, ce régime a entraîné la création d’un parti unique basé sur une seule vision du monde, qui a ensuite entraîné la dictature. Ça a été un très dur passage de l’histoire congolaise et à travers Petit Piment, j’ai voulu montrer ses nombreuses turbulences et la vie de tous les jours qu’on ne voyait pas.»

Petit Piment, Alain Mabanckou, 
aux Éditions du Seuil, 
274 pages
Photo courtoisie
Petit Piment, Alain Mabanckou, aux Éditions du Seuil, 274 pages

Une situation piquante

À la première occasion, ­Petit Piment fuira ainsi ­l’orphelinat de Loango, dont le principal objectif est désormais de transformer ses quelque 300 pensionnaires en fervents partisans de la révolution. Influencé par les terribles jumeaux Songi-Songi et Tala-Tala, des durs à cuire qui ne tarderont pas à exercer leur ascendant sur tous les petits bandits du Grand Marché de Pointe-Noire, il vivra de vols jusqu’à ce que le maire de la ville y mette un terme en donnant la chasse aux «moustiques» piquant portefeuilles ou sacs à main.

Par chance, Petit Piment sera ensuite recueilli par Maman Fiat 500, une généreuse maquerelle zaïroise qui lui ouvrira toutes grandes les portes de sa maison close. Mais une fois de plus, le maire troublera son bonheur en lançant l’opération «Pointe-Noire sans putes zaïroises». Pour Petit ­Piment, c’en est trop: il perdra la tête du jour au lendemain. Et ni le neuropsychologue bardé de diplômes qu’il ira consulter ni le guérisseur traditionnel qui lui fera boire pipi de criquet ou sang de mamba vert ne parviendront à lui faire recouvrer ses esprits.

«Dès le début, j’avais perçu que Petit Piment allait perdre la tête, ajoute Alain Mabanckou. D’un autre côté, il devait absolument conserver une certaine lucidité. Ne ­serait-ce que pour pouvoir ­répondre aux questions qu’on lui pose... et qu’il trouvera idiotes!»

Un régal!