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Une ex-enquêtrice incapable de dénoncer son harceleur

Lorraine Leblanc, ancienne enquêteure aux agressions sexuelles à la police de Montréal
Photo Ben Pelosse Lorraine Leblanc, ex-enquêtrice aux agressions sexuelles de la police de Montréal, avoue ne pas avoir eu le courage de dénoncer son ancien patron, qui l’aurait harcelée sexuellement.

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Une ex-enquêtrice aux crimes sexuels à la police de Montréal confie avoir subi du harcèlement de la part d’un haut gradé pendant 15 ans, sans jamais avoir eu la force de porter plainte.

«Dans ma carrière, j’ai affronté des psychopathes et ça ne m’a jamais dérangée. Mais cet individu-là, il m’a fait perdre mes moyens. Je m’en suis voulu de ne pas avoir eu le courage de le dénoncer», a dit au Journal Lorraine Leblanc, qui a travaillé 25 ans au Service de police de Montréal (SPVM).

Elle refuse de nommer le haut gradé qui l’aurait harcelée. Mais l’ex-policière trouve important de raconter son histoire maintenant, dans la foulée de la controverse dans laquelle est plongé Marcel Aubut, l’ex-président du Comité olympique canadien.

En effet, des femmes avec qui il a travaillé ont dénoncé publiquement de présumés comportements inappropriés de sa part.

«Même moi, une policière, une enquêtrice, je n’ai pas été capable de dénoncer. Imagine une jeune femme devant un homme connu (comme Aubut)», a dit Mme Leblanc.

Elle n’avait pas encore 30 ans lorsque le harcèlement sexuel à son endroit, de la part de son patron, aurait commencé. Elle assure qu’il ne l’a jamais touchée. Il lançait plutôt des sous-entendus sournois qui la dérangeaient.

«Par exemple, en voulant me parler d’un dossier, il me lance: “Je pensais à toi en prenant ma douche ce matin...”», a-t-elle décrit.

Son supérieur lui faisait aussi plusieurs compliments, qui seraient rapidement devenus incessants.

«Lorsqu’il me demandait de venir dans son bureau, j’en étais devenue mal à l’aise. Je me disais: “Bon, qu’est-ce qu’il va me dire encore?” On aurait même dit qu’il se trouvait des prétextes pour me parler, ce n’était jamais naturel», a raconté Mme Leblanc.

Avances sexuelles

Un soir, il l’aurait invitée au restaurant. Piégée, elle n’avait pas d’autre choix que d’y aller, selon elle. Il disait vouloir discuter de quelque chose d’important.

«Au souper, je parlais, je n’arrêtais pas de parler du boulot. Je ne voulais pas lui laisser l’occasion de parler d’autre chose, a-t-elle raconté. Il m’a demandé de le tutoyer, mais j’ai répondu que ça me mettait mal à l’aise.»

Après le repas, il lui aurait fait des avances sexuelles, en la prenant dans ses bras.

«Il m’a dit: “Plusieurs femmes me répètent que si je leur faisais une proposition, elles accepteraient. Alors je propose”, a relaté l’ex-policière. J’ai refusé net.»

Atmosphère gâtée

Lorraine Leblanc se souvient que le restaurant dans lequel ils ont mangé était situé en face d’un motel. Elle est persuadée que si elle avait accepté son offre, il l’y aurait amenée.

L’atmosphère au bureau s’est par la suite gâtée. Le patron aurait même insinué qu’elle n’obtiendrait pas une promotion convoitée. Les choses ont empiré lorsqu’il a appris qu’elle était en couple avec un autre policier du SPVM.

«Son attitude a complètement changé. J’avais peur. Pas qu’il s’en prenne à moi, mais plutôt du tort qu’il pouvait causer à ma carrière», a-t-elle dit. (Voir autre article.)

Ce harcèlement aurait perduré pendant deux ou trois ans, alors qu’ils travaillaient quotidiennement ensemble. Ils ont travaillé dans des sections différentes. Mais le harcèlement s’est poursuivi, selon elle. La femme a su lui tenir tête. Elle a notamment été reconnue pour son travail à l’unité des crimes sexuels, où elle a travaillé pendant 15 ans.


Pour ne pas nuire à sa carrière

 
Si Lorraine Leblanc a refusé de porter plainte contre le supérieur qui l’aurait harcelée sexuellement, c’est parce qu’elle craignait pour sa carrière.
 
«Encore aujourd’hui, je suis persuadée que ça m’aurait nui de le dénon­cer», a dit avec conviction l’ancienne policière de la police de Montréal.
 
Elle dit compren­dre ces femmes qui sont sorties de l’ombre cette semaine pour dénoncer le harcèlement de la part de Marcel Aubut. 
 
«Moi je ne les juge pas», a-t-elle dit.
 
Peur
 
Dans son cas, c’est la peur de ne pas être crue ou que certains ne veuillent plus travailler avec elle qui l’a empêchée de dénoncer son patron.
 
«J’avais peur de me retrouver seule là-dedans, a-t-elle lancé. Parfois, j’ai de la peine pour moi, d’avoir vécu ça.»
 
Mme Leblanc a malgré tout su trouver de l’aide, en consultant un psychologue, mais aussi le programme d’aide aux employés de la police de Montréal. Mais même après plusieurs années, cette histoire l’affecte toujours. 
 
«Ç’a été une période très difficile. Je suis retraitée et j’en shake encore lorsque j’en parle, a dit celle qui enseigne maintenant en techni­ques policières au Collège Ahuntsic. Ça prend tellement de courage de porter plainte. Je lève mon chapeau à celles qui le font.»
 
Tolérance zéro
 
Au SPVM, on assure qu’il y a une politique de «tolérance zéro» pour toute forme de harcèlement.
 
«Le SPVM passe à l’action rapidement quand une plainte est déposée. Il existe des structures de soutien à cet effet», a dit le sergent Laurent Gingras.