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En avant la musique

Richard Powers Orfeo
Photo courtoisie Orfeo
Richard Powers
Le Cherche midi

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Le livre qui s’adresse à l’ensemble de ce que nous sommes m’a toujours semblé supérieur à celui qui n’en vise qu’une partie. J’aime bien un bon polar qui me distrait et m’intrigue, mais je préfère le polar qui me distrait et m’apprend quelque chose, et me bouleverse tout en m’intriguant.

Il me manque quelque chose lorsqu’un roman ne s’adresse qu’à mon intelligence, ou lorsqu’il ne s’adresse qu’à mes émotions.

Le grand roman, le roman total, celui qu’on ne peut pas reposer sur la table de nuit et qui nous empêche de dormir, celui qui nous habite hors des heures de lecture et longtemps après qu’on l’a fini, ce roman-là est rare et précieux.

Le romancier américain Richard Powers cherche à écrire ce genre de roman. Il y parvient parfois, pas toujours. C’est un méchant contrat, le roman total! C’est difficile. Souvent, l’une des facettes est moins brillante que les autres. Avec Le temps où nous chantions, Powers a écrit mon roman préféré des 15 dernières années. Celui qui m’a le plus touché, le plus impressionné, le plus habité. Un immense bonheur de lecture.

Voici que paraît la version française de son plus récent roman, Orfeo, et, ma foi, ce n’est pas tout à fait ça, mais ce n’est pas loin d’y arriver,

Powers interroge dans ses romans ce que l’art et la science ont en commun, ce que l’art et la science nous apprennent du monde ainsi que leurs limites qui sont les nôtres, limites de l’humain, si faible, si fragile. L’humain, habité de désirs et de regrets.

Peter Els, compositeur, ex-étudiant en chimie, âgé de 70 ans, se fait saisir par la sécurité nationale son matériel d’amateur de chimie. Inquiet, perdu, il décide de fuir alors qu’il ne devrait rien avoir à craindre. Son périple est l’occasion de se souvenir, de ressasser une vie dont le désir initial était, d’«écrire une musique qui transformera ceux qui l’écoutent, (...) en les forçant à dépasser leurs goûts personnels. En les tirant au dehors d’eux-mêmes.»

Ce projet initial du personnage pourrait bien être celui de l’auteur. Mais comment y parvenir dans un monde littéralement inondé de musiques? Dans un monde dont l’appétit de nouveautés dépasse de loin celui du goût?

«Le travail du goût consistait à ramener le torrent de la créativité humaine à des niveaux maîtrisables. Mais celui de l’appétit consistait à ne jamais se satis­faire du goût».

Orfeo est d’empli d’histoires sur les compositeurs qui ont inspiré Peter Els et des circonstances qui ont déterminé la création. Il s’agit en quelque sorte d’une Histoire de la musique sur fond de chasse à l’homme, car dans le bruit des réseaux sociaux, tout le monde s’empare de l’histoire du chimiste amateur et la traque est impitoyable.

Et ici se trouvent les vraies questions du roman, et les réponses dépendent de chaque lecteur (car voilà ce que c’est que d’écrire vraiment): comment faire de la musique dans tout ce bruit? Comment rejoindre l’autre dans le vacarme du monde et le toucher au cœur? Comme trouver un sens au chaos?

Comment survivre à nos vies?