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L’amour de ses 17 ans

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Avec son extraordinaire talent de conteur et une plume d’une vivacité peu commune, Claude Jasmin, 85 ans, termine avec Angela, ma Petite-Italie, la trilogie de ses amours de jeunesse. «Aujourd’hui, je serais peut-être un avocat riche ou un docteur... mais Angela m’a fait rater ma vie. J’étais en amour par-dessus la tête», s’exclame-t-il avec beaucoup d’humour et d’émotion.

Lorsqu’il a craqué pour Angela et ses boucles blondes, Claude Jasmin avait 17 ans. «Rimbaud dit qu’on est fou, à 17 ans. Elle m’a fait rater mon année au cours classique, l’année de l’immatriculation. Je me suis ramassé à l’École du meuble parce que je n’étudiais plus: je ne pensais qu’à elle!», ajoute-t-il. «Je la tiens responsable de ne pas être riche aujourd’hui. De ne pas être devenu avocat, docteur. Ma mère rêvait que je devienne un professionnel...»

L’amour de ses 17 ans s’appelait Angela Diodatti et habitait la paroisse Notre-Dame-de-la Défense. «Je n’ai pas mis son vrai nom dans le livre... On ne sait jamais. J’ai pitonné sur Google... elle est morte.»

«Naïf, candide et pur»

De se replonger dans les souvenirs de l’époque lui a fait du bien. «J’ai eu le goût de raconter mes amours d’adolescent. On est tellement naïf, candide et pur, que j’ai décidé de raconter ça. Je l’ai tellement aimée, même si elle m’a fait rater mon cours classique!»

Claude s’est rappelé, en pensant à elle, qu’il avait été témoin d’un drame familial : celui d’une mère adultère. «Sa mère était belle et elle avait un amant. Ça tracassait mon Angela, dont le père était furieux. Un jour, on est arrivés chez elle et on a vu arriver Emilio, l’amant, caché, parce que le père était à l’hôpital. Je découvrais un amant, un mari cocufié, une mère adultère, belle. C’était pas du tout ma mère, une grosse bonne femme... On était neuf chez nous. C’était une femme désirée par un autre homme. J’ai vieilli d’un grand coup avec ça.»

Ça a fait tomber des certitudes. «Je pensais que le mariage, on ne touchait pas à ça... et j’assistais à un drame d’amour chez des gens mariés. Je me suis dit, faut que je raconte ça.»

Il voulait aussi parler du quartier, qui est déjà apparu dans ses romans. «J’habitais rue Saint-Denis, près du cinéma Château. En arrière, c’est le quartier italien, avec le marché Jean-Talon. Ça a été toute mon enfance, ma jeunesse : j’allais à l’église italienne, j’aimais entendre les sermons en italien. Il y avait la Casa d’Italia. Il y avait une fanfare polyphonique. C’était un autre monde pour nous autres.»

Côté romantique

Angela lui a apporté la découverte de l’amour fou. «C’était quelque chose. Je ne vivais plus que pour elle. Et à 17 ans, c’était terrible. On était toujours en vélo, dans la ruelle. Une fois, on avait découvert un mobilier dans un garage, avec un lit. On avait failli faire l’amour, mais on s’était fait surprendre par la propriétaire du garage.»

Le jeune Claude Jasmin était dans un «maelstrom incroyable», se souvient-il, et écrire tout cela lui a fait prendre conscience de son côté romantique. «Mon Dieu que je rêvais debout! Je pensais partir avec elle...»

Maintenant que sa trilogie d’amours de jeunesses est terminée, Claude Jasmin ne sait pas s’il écrira un nouveau livre. Mais si c’est le cas, il connaît le sujet: sa mort prochaine. «C’est ce vers quoi je dois marcher maintenant. Ma vie achève, j’en ai pas pour longtemps. La mort ne me fait pas peur, j’ai eu une belle vie. Si j’écris encore un livre – ce dont je doute – ça va sûrement porter sur la mort. Mais ça va être joyeux pareil!»

Claude Jasmin a publié une soixantaine de livres, dont La petite patrie, Pleure pas, Germaine et La corde au cou.

EXTRAIT

«Je rentre chez moi, rue Saint-Denis. Papa, dans le parterre, a des tiges d’un vert très tendre plein les mains : «Oui, mon gars, ça s’appelle de la «renouée japonaise» et il paraît que ça pousse à toute vitesse, en se multipliant. » Voilà que la veuve Richer, si ridée, fidèle cliente de la gargote de mon père, s’approche avec des bouteilles vides de Coca-Cola. «Tiens bien mes tiges, mon Claude, je reviens dans une minute.» Au même moment, la camionnette noire repasse rue Saint-Denis et je la revois, la fillette blonde sur ses genoux, elle, ma belle voisine qui me sourit encore, me refait son beau geste amical. En pensée, j’ai embrassé son bras, sa main, chacun de ses doigts.

J’ai envie de chanter ce midi. Ma vie va changer, je le sens, je le sais, je le devine. Ma vie sera une fameuse fête désormais.»

— Claude Jasmin, Angela, ma Petite-Italie