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La plus belle campagne - Première partie

Gilles Duceppe en campagne
Florence Plourde

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Elle a duré longtemps, cette campagne. Une longueur inhabituelle, qui m’aura rattrapé à la toute fin, sous la forme d’une pneumonie. Rien que ça... C’est ce qui explique ce long silence depuis ma chronique de samedi dernier. Je me remets tranquillement, à coups d’antibiotiques, à force de sommeil et avec la chaleur prodiguée par mes quatre amours.
Spin intense
Ce blogue a beau se parer du chapeau des «Spins doctors», il demeure habituellement empreint de retenue. Ce ne fut pas le cas pour moi au cours des deux derniers mois, ce qui aura permis aux lecteurs d’observer directement un véritable travail de spin, parfois très intense, comme en conviendront les néo-démocrates...
Pour le Bloc québécois, un des objectifs fondamentaux consistait à crever la bulle NPD. Très tôt, avant même le début de la campagne, nous avons identifié le véritable point de vulnérabilité du NPD: Thomas Mulcair. Malgré des chiffres rutilants qui en faisaient le chouchou des Québécois dans ce sondage sur les personnalités politiques, il n’y avait aucune affection des Québécois à son égard, mais plutôt une certaine méfiance, un flou inquiétant. Tous reconnaissaient son brio face à Harper aux Communes, mais peu le connaissaient ou l’appréciaient vraiment. 
Tout l’art du spin consiste à s’appuyer sur une réalité et à y braquer la lumière. Pour réussir, encore faut-il saisir à pleines mains les occasions servies par l’adversaire. Le chef du NPD nous en a servi une sur un plateau d’argent en demandant de se faire appeler Tom au Canada et Thomas au Québec. La réalité était illustrée par son double discours à propos du projet Énergie Est et par ses positions contradictoires sur l’axe gauche-droite. Bien au-delà de la question du niqab, c’est ce spin intense à propos du double discours de Tom/Thomas, lancé dès le mois de juillet, qui aura véritablement plombé la campagne du NPD.
Phase 1: la renaissance
Il fallait crever la bulle NPD, mais également regonfler les appuis au Bloc québécois. Le retour de Gilles Duceppe ne suffisait manifestement pas. Nous avons choisi de scinder la campagne en trois phases. La première phase consistait à convaincre que le Bloc était de retour dans le jeu, qu’il existait, qu’on assistait à une renaissance.
Cette phase avait pour objectif de ramener au bercail et de motiver notre base de militants souverainistes. On entend souvent que 40% des Québécois sont en faveur de la souveraineté. Mais en réalité, ceux pour qui l’indépendance représente une priorité immédiate sont beaucoup moins nombreux. Il nous fallait les motiver pour qu’ils mettent la main à la pâte, qu’ils deviennent contagieux et qu’ils aillent voter.
Motiver notre base
Cette phase fut marquée par une tournée de terrain, le chef du Bloc multipliant les bains de foule et les parcours à bicyclette avec PKP. Nous avons alors eu droit à un peu de visibilité grâce au chef du PQ et à l’originalité de ces événements, qui généraient des images fortes. La présence importante de militants d’Option nationale au Bloc et la candidature d’un ancien candidat de Québec solidaire dans Rivière-du-Loup (Louis Gagnon, un nom à surveiller) nous permettaient de rameuter large auprès des indépendantistes, le Bloc se transformant en un lieu de convergence. La campagne «qui prend pays prend parti», qui témoignait de cette volonté de réveiller notre base, lui est allée droit au cœur. Elle a fonctionné, d’ailleurs, les militants souverainistes étant très présents et très enthousiastes jusqu’à la fin.
Un accueil chaleureux sur le terrain
La réception des gens à l’égard de M. Duceppe sur le terrain était extraordinairement chaleureuse. Celle des chroniqueurs et des journalistes, qui commentaient de loin, sans être présents sur le terrain, était au contraire désastreuse. Il y a bien eu le grand scoop de la journaliste du Soleil, Annie Mathieu, qui après une longue enquête journalistique (la lecture du site web de Infoman) a révélé au grand public qu’une candidate du Bloc avait mentionné le mot «pénis» sur une application web. Wow! Ça, c’est du journalisme. La preuve, ce fut la nouvelle la plus lue de la semaine sur le site web du quotidien de Québec. Pendant ce temps-là, un candidat remarquable dans Québec, Charles Mordret, était ignoré.
Radio-Canada n’allait pas se laisser damer le pion. Plutôt que de couvrir la campagne du Bloc avec un journaliste, notre diffuseur public a lancé deux limiers sur le terrain pour enquêter sur une réalité peu connue. Des rumeurs faisaient état du fait que des bloquistes seraient passés au NPD. Il fallait enquêter là-dessus, ce qui fut fait sans lésiner sur les ressources. Évidemment, certains esprits retors avaient déjà conclu en 2011 que pour obtenir 59 sièges, il avait bien fallu que le NPD ait pris des votes aux bloquistes. Mais au diable tout ça, Jean Pelletier et Yves Malo avaient bien l’intention d’achever la bête...
Pendant ce temps, toute l’attention médiatique portait sur la course à trois, particulièrement sur le choc des titans incarné par Mulcair et Harper. Les grands médias avaient décidé de ne pas couvrir notre campagne. Pratiquement aucun journaliste ne venait à nos points de presse. Notre visibilité avoisinait le zéro. 
Partis de presque rien
N’empêche, cette première phase nous aura permis de monter une structure électorale à partir d’une base réduite au minimum. Ceux qui ont tenu le fort les quatre années précédentes avec si peu de moyens avaient bien du mérite. Les autres partis comptaient sur des équipes électorales aguerries, habituées de travailler ensemble depuis des années, ce qui était loin d’être le cas du Bloc. Et puis, la disproportion des moyens était gigantesque. 
À la fin du mois d’août, notre équipe de contenu était redevenue très solide. Tellement que je peux affirmer que les propositions du Bloc furent les plus détaillées, les plus originales et les mieux chiffrées. Le cadre financier fut également le plus crédible et le plus détaillé, ce qui n’a pas manqué de surprendre les analystes qui l’ont consulté. L’équipe de tournée, qui fonctionnait avec deux fois moins d’effectifs que d’habitude, faisait des miracles quotidiens. L’organisation a systématiquement livré les résultats attendus, le Bloc ayant été parmi les premiers à présenter 78 candidats en règle, tandis que les salles étaient pleines et le budget tenu serré. 
Les candidats mis de l’avant dans les médias ont performé. Je pense par exemple à Catherine Fournier, une jeune femme armée de son diplôme en économie, de beaucoup d’expérience de terrain et d’une volonté inébranlable. Un seul de nos candidats aura démissionné en cours de route, ce qui se compare avantageusement aux autres partis.
Gros succès sur les médias sociaux
Absents des médias traditionnels, nous avons misé sur les médias sociaux et le web comme jamais aucun parti ne l’avait fait jusqu’ici au Québec. Le Bloc a obtenu sur ces plateformes un succès impressionnant. Notamment grâce à l’utilisation de mèmes, ces images illustrant un message avec un court texte. Vous pouvez examiner cette riche collection sur la page Facebook du Bloc. Une page «aimée» par 38 000 abonnés, soit le double par rapport au début de campagne, et une portée totale qui a souvent flirté avec le million. Au moment d’écrire ces lignes, le taux d’engagement de la page du Bloc atteignait 62 000, soit davantage que les pages des trois autres partis fédéraux, qui comptent pourtant beaucoup plus d’abonnés. Quand les médias nationaux décident de vous ignorer, vous avez dorénavant une solution de rechange...
Cette première phase nous aura permis d’atteindre deux de nos trois objectifs. Primo, motiver notre base souverainiste et exister de nouveau. Secundo, commencer à lézarder l’image de Tom/Thomas Mulcair. Sur le troisième objectif, qui consistait à redevenir un joueur dans les médias nationaux, nous avons complètement échoué. Nous existions sur les médias sociaux, sur le terrain et auprès de notre monde. Partout où nous avions le contrôle de notre destinée. Pour ce qui était d’apparaître dans le Téléjournal de Radio-Canada, nous dépendions de leur bon vouloir. Il valait mieux oublier ça...
Grosse tempête en vue...
En prenant connaissance des intentions de vote dans les sondages début septembre, nous savions qu’on se dirigeait droit dans une violente tempête. Notre chef apparaissait assez solide pour la traverser, fortifié qu’il était pas l’accueil des gens sur le terrain. Nos candidats demeuraient enthousiastes. L’équipe de campagne avait eu le temps de développer une forte complicité dans une ambiance joyeuse et souriante. Allions-nous résister à ce qui s’en venait? 

(À suivre...)