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Val-d'Or et nos bombes culturelles au napalm

Val-d'Or et nos bombes culturelles au napalm

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Vous êtes une femme. Une femme autochtone. Une femme autochtone toxicomane. Une femme autochtone toxicomane qui fait le trottoir à Val-d’Or et qui se fait ramasser par la SQ. La SQ vous maltraite, vous exploite sexuellement. Allez-vous porter plainte à la police? Non, c’est évident. Il aura fallu qu’Édith Cloutier s’en mêle pour que le sort de ces femmes aux mains de la SQ soit dévoilé. Il aura fallu ce drame pour nous rappeler que la détresse insoutenable de ces femmes algonquines est le résultat de bombes culturelles au napalm lâchées sans arrêt sur leur nation. 

Édith Cloutier, membre de l’Ordre du Canada, membre de l’Ordre du Québec, ex-présidente du conseil d’administration de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue, directrice du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or. Une femme éduquée, posée, réfléchie, sereine. Une femme de pouvoir aussi et qui n’a pas froid aux yeux. Une femme de mémoire qui n’a jamais oublié ni renié ses origines. Une femme dont l’intégrité intellectuelle ne peut être mise en doute et dont la participation admirable dans le développement de la région de l’Abitibi-Témiscamingue lui confère une crédibilité et une légitimité à toute épreuve aussi bien chez les Algonquins que chez les Blancs.

Il aura fallu que cette femme accueille les victimes, qu’elle les écoute, les croie, les mette en confiance, les soutienne dans leur détresse, leur gêne, leur honte, leur peur, les encourage à en parler d’abord entre quatre yeux, puis ouvertement devant les caméras. Il aura fallu toutes ces années de silence contenu avant que ces femmes en détresse trouvent enfin l’oreille et le cœur prêts à les entendre et à les soutenir dans ce processus périlleux du dévoilement du traitement subi aux mains des policiers. Il aura fallu toutes ces années et le soutien de cette femme admirable pour qu’elles acceptent aussi d’affronter les souvenirs douloureux d’une vie brisée dès la petite enfance dans des communautés où la pauvreté, la violence familiale, la toxicomanie, le suicide, où toutes ces formes de désespérance prennent des proportions endémiques.

Édith Cloutier n’a rien d’une militante tapageuse, gueularde et revendicatrice à tout cran. Elle œuvre au développement de sa communauté avec constance, pugnacité, générosité et compétence en ouvrant toutes grandes les portes de la collaboration avec la communauté allochtone. Lorsqu’elle prend le téléphone pour alerter le cabinet de la ministre Thériault en mai dernier, on ne peut l’ignorer, mettre sa parole en doute. Et lorsque dans un point de presse elle évoque l’existence d’un génocide culturel des nations autochtones, il faut l’entendre. Elle nous invite à considérer les événements de Val-d’Or non simplement comme un abus de pouvoir isolé, mais comme la manifestation de ce que la violence institutionnelle, politique, économique et culturelle des Blancs à l’égard des Autochtones a engendré. Elle nous demande de voir plus loin que la déviance de quelques individus et de nous associer à une reconnaissance désormais inévitable des conséquences du racisme dont les Autochtones ont fait et font encore les frais.

Je suis né et j’ai grandi à La Tuque, le pays des Têtes de boules, le pays des Attikameks. La maison familiale était située juste en face de l’hôtel Windsor. À toutes les fins de mois, je voyais des squaws assises par terre à la porte de la taverne attendre que leurs maris ivres morts roulent à leurs pieds. Personne ne m’a expliqué alors leur comportement autrement qu’en me disant que les Indiens ne portaient pas l’alcool. Il y avait aussi un pensionnat des Indiens construit à l’écart de la ville où on nous interdisait d’aller. Personne ne m’expliquait pourquoi ces pensionnats. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris qu’on voulait que ces enfants arrachés à leur famille oublient leur langue maternelle, que l’on voulait les dépouiller de leur identité et briser la transmission de leur culture. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris que l’âme de ces hommes ivres morts était le produit d’un génocide culturel.

Il y a maintenant 40 ans que la guerre du Vietnam a pris fin, 40 ans depuis les dernières bombes incendiaires au napalm. Malgré le temps qui passe, il y a encore des dizaines d’enfants vietnamiens qui naissent avec des difformités du fait de la contamination de la terre dans laquelle poussent les légumes dont leurs parents se sont nourris. Édith Cloutier nous rappelle que la détresse de ces femmes algonquines est le résultat de bombes culturelles au napalm lâchées sans arrêt sur leur nation.