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Les Trudeau, à la fois semblables et différents

Les Trudeau, à la fois semblables et différents
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Justin Trudeau allait serrer des mains au métro Jarry quelques heures après son élection. Par contraste, son père Pierre Elliott Trudeau se donnait plutôt de grands airs et évitait les bains de foule.

Pierre Elliott Trudeau se plaisait à entretenir l’image d’un «arrogant» ou d’un «fendant», se souvient son ami Guy Fournier, qui l’a côtoyé durant 50 ans. Il laissait plutôt les gens venir à lui et n’allait pas naturellement au-devant du public, selon M. Fournier.

Au contraire, son fils, en bon politicien de terrain, se prête sans gêne à la folie des égoportraits. Visiblement, il a réussi l’exploit de ressusciter la Trudeaumanie de 1968.

Guy Fournier a connu Pierre Elliott Trudeau par hasard en 1958. «Pierre Trudeau, il fallait l’aimer pour le décoder. Et il n’était pas facile à aimer», confie le cinéaste de 84 ans. Bien que le père se montrât affable avec le public, jamais il ne faisait le premier pas.

C’était l’attitude privilégiée, à cette époque, pour un homme politique. «Il me fatiguait, lance M. Fournier, avec une pointe d’humour. En général, dans les partys, au début des années 1960, il partait avec une femme.»

Célibataire endurci, Pierre Elliott Trudeau­­ avait une réputation de coureur de jupons. Jusqu’à ce qu’il rencontre Margaret Sinclair, fille du ministre James Sinclair, et qu’il l’épouse en 1971.

Justin Trudeau dégage plutôt l’aura d’un homme sympathique, du père de famille moderne, entouré de sa femme Sophie­­ Grégoire et de ses enfants Hadrien­­, Ella-Grace et Xavier.

 

SIMILITUDES

Les Trudeau, à la fois semblables et différents
Photo d'archives, REUTERS

1. Deux sportifs issus d’un milieu aisé

La dynastie des Trudeau est issue d’un milieu aisé, c’est bien connu. Le fils du millionnaire Joseph-Charles-Émile Trudeau et de Grace Elliott, Pierre Elliott Trudeau, a commencé ses études au réputé Collège Brébeuf, à l’instar de son fils Justin. Père et fils ont chacun appris la boxe de leur père. Trudeau père montrait l’image de celui qui n’avait peur de rien. «Lors de la Saint-Jean-Baptiste, quand le groupe de Pierre Bourgault lui lance des bouteilles, il résiste à ses gardes du corps qui veulent le faire descendre de la tribune. Les autres invités se lèvent et s’en vont, mais pas lui», rapporte M. Massicotte. Justin Trudeau a affronté dans le ring le sénateur conservateur Patrick­­ Brazeau, ceinture noire de karaté, pour un combat de boxe caritatif.

2. Le charisme

«Justin Trudeau a un charisme certain. Il est beau, jeune, sympathique et avec sa famille, il est attendrissant», dit à son propos Louis Massicotte, politologue. Alors que le père jouissait d’un statut de rock star, que les femmes papillonnaient autour de lui et qu’il avait acquis un bagage intellectuel remarquable, le fils a surtout développé des qualités de politicien de proximité. «Pierre avait le goût de la provocation, alors même qu’il était gêné et timide. Justin, lui, sait agir plus naturellement. Justin est très de son temps dans sa manière d’être. Son côté rêveur, chaleureux, il semble l’avoir hérité de sa mère», révèle Guy Fournier.

3. Des pères de famille

Pierre Elliott a eu la garde de Michel, Sacha et Justin quand lui et Margaret Trudeau ont rompu. «Il était très près de ses fils», confie Gilles Rioux, ancien garde du corps de M. Trudeau, en 1984. «Pierre voulait toujours savoir s’il élevait bien ses enfants, se souvient pour sa part Guy Fournier. Quand il vivait avenue des Pins, la télévision était interdite à la maison. Il avait une idée spartiate de l’éducation des jeunes. Il était pudique de ses sentiments, mais j’ai vécu à ses côtés des moments de grande tendresse, par exemple à la mort de son fils Michel. Je me disais qu’il ne s’en remettrait jamais.» Le Justin qu’il a vu en campagne électorale lui a rappelé le personnage de Pierre Elliott. «Il était le portrait craché de son père et de ses esbroufes. Quand je le voyais avec Sophie et les enfants, j’avais l’impression de revoir ce que j’avais déjà vu avec Pierre Elliott et Margaret.»

4. Leur enracinement

Max Nemni, qui a écrit Trudeau – fils du Québec, père du Canada, insiste sur le fait que Pierre Elliott Trudeau a eu l’appui des Québécois jusqu’à la fin de ses jours. «Sur cinq élections, il en a gagné trois grâce au Québec. Pour preuve, des dizaines de milliers de Québécois sont allés lui dire un dernier adieu à ses funérailles.» Son fort sentiment d’appartenance au Québec était aussi notoire. «Justin a moins d’enracinement au Québec et il maîtrise moins bien la langue française que son père», compare Louis Massicotte. Toutefois, selon M. Nemni, Trudeau père et fils partagent l’idée de se sentir à l’aise au Québec.

5. L’appui de l’électorat

Au plus fort de ses appuis, Pierre Elliott­­ Trudeau à la tête du Parti libéral du Canada (PLC) a remporté 74 sièges au Québec sur une possibilité de 75 en 1980. S’il a remporté sa première élection en 1968 avec 45,5 % des voix, Trudeau a obtenu la faveur des électeurs à 68 % en 1980.

Justin Trudeau a fait mieux que son père à sa première élection en raflant 54,4 % des voix. Auprès des Québécois, le PLC a rallié 40 circonscriptions sur 78. Par ailleurs, en 2008, le jeune député a ravi la circonscription bloquiste de Papineau à Vivian Barbot par une infime avance de quelque 2 %. En 2011, il a remporté une victoire franche avec 38,4 % des voix.

 

DIFFÉRENCES

Les Trudeau, à la fois semblables et différents
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1. Le contexte politique

Les deux hommes politiques ont été élus à deux périodes très différentes de l’histoire du Québec. Le père a été porté au pouvoir au sortir de la Grande noirceur et des années du règne de Duplessis. Le Québec se cherchait alors une identité. À l’époque, il a dominé la scène politique.

Le fils, quant à lui, a été propulsé à l’avant-scène politi­que grâce au désir des Québécois de se débarrasser du gouvernement Harper en place depuis près de 10 ans. Le Parti libéral a profité de l’impopularité de Thomas Mulcair, qui descendait de sondage en sondage, pour se poser en tant que vérita­ble solution de changement.

2. Relation amour-haine

Les Québécois ont adulé Pierre Elliott Trudeau autant qu’ils l’ont détesté. «Ils étaient très fiers de ce premier ministre qui affirmait que le Canada n’était pas le petit chien des États-Unis. On avait pour lui une admiration, il dégageait une impression d’invincibilité, mais ce côté héros­­ était aussi agaçant», lance à son propos Guy Fournier. Louis Massicotte montre que les Québécois ont tourné le dos à Trudeau lorsqu’il s’est opposé à l’Accord du lac Meech, en 1987.

À ce jour, Justin Trudeau n’a pas encore vécu de désaccord fondamental avec les Québécois. Sa posi­tion pro-choix en matière d’avortement, qui avait suscité la colère des pro-vie, et la vidéo de bienvenue en franglais sur son site internet, que les médias ont tournée en ridicule, comptent parmi les frasques qui ont fait parler de lui. Entre autres frasques, en 2013, Justin s’est mis dans l’embarras en affirmant qu’il admirait le régime dictatorial chinois.

3. L’intellect

La caractéristique première de Pierre Elliott Trudeau était son intelligence impressionnante. Il a obtenu une maîtrise en économie politique à Harvard, il a fréquenté l’école de sciences politiques à la Sorbonne, à Paris, et la London School of Economics. Il a étudié la théologie, la philosophie, il a voyagé, il s’est construit en tant qu’homme avant de devenir politicien», dit le professeur de sciences politiques Stephen Clarkson.

Par comparaison, Justin Trudeau fait preuve, selon plusieurs témoignages, d’une intelligence émotive. Avec un baccalauréat en littérature anglaise de l’Université McGill en poche, il a décidé de devenir enseignant. Il est parti étudier l’enseignement à l’Université de la Colombie-Britannique. Justin a longtemps cherché sa voie, alors qu’il a été tour à tour moniteur de ski, professeur et portier dans un bar.

4. La naïveté

Guy Fournier croit que les électeurs ont été séduits par la naïveté – dans le bon sens du terme – et l’optimisme de Justin Trudeau. Son père, au contraire, a gagné le cœur des Québécois par son courage et sa faculté à se tenir debout au nom des francophones. «Justin n’a pas la même expérience que son père, évoque Gilles Rioux. Il n’a pas les mêmes études non plus.» Le père, un débatteur aguerri, avait plutôt des idées très arrêtées et savait les défendre.

5. Le bon gars et le frondeur

Si le fils dégage l’image du bon gars, son père excellait plutôt à cacher sa véritable nature. «Les Québécois ont un souvenir bizarre de Pierre Elliott Trudeau, il a toujours pris un malin plaisir à garder pour lui ce qu’il était vraiment», révèle Guy Fournier. Selon le politologue Louis Massicotte, les Québécois ont été sensibles à l’homme extraordinaire qu’il était. Le père pouvait se montrer condescendant et pouvait avoir un ton cassant avec ceux qu’il jugeait intellectuellement inférieurs. Le fils, lui, doit sa popularité au soin qu’il porte à ses relations avec les autres.

 

 

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