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Les dérives du MAPAQ

Canada Bread ferme ses installations de Laval

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Le Journal nous apprend ce matin que Léandre Bergeron, auteur recyclé en boulanger-artisan, était menacé de voir sa production saisie par le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) – ces pains seraient ensuite tout bonnement jeté à la poubelleLe MAPAQ, une fois de plus, montre à quel point l’intervention gouvernementale peut être aveugle au bon sens et favorise la grande industrie au mépris des petits producteurs, des initiatives citoyennes et de la vie communautaire.

Qu’on ne se méprenne pas: le rôle de l’État dans la protection des citoyens est légitime. Son paternalisme éclairé est même souhaitable. Prenons le cas de la sécurité routière. Les réglementations diverses mises en place au cours des ans sont désirables et produisent généralement des résultats positifs. L’obligation de porter la ceinture de sécurité tout comme les mesures répressives contre l’alcool au volant ont transformé durablement et positivement les comportements individuels. Voilà un résultat collectivement souhaitable qui aurait difficilement pu être atteint par d’autres moyens. De la même manière, il est normal et souhaitable que l’État, comme outil collectif, se porte garant de notre sécurité et de notre santé en imposant des normes sanitaires à l’industrie agroalimentaire.

Les économistes justifient cette intervention en invoquant le principe d’asymétrie de l’information. Consommateurs, nous ne disposons pas de toute l’information nécessaire pour prendre des décisions individuelles éclairées. Puisque je n’ai pas accès aux cuisines du boulanger où j’achète mon pain – à tout le moins, même si j’y avais accès je ne dispose probablement pas de la compétence en microbiologie pour porter un jugement informé sur sa salubrité – je délègue, avec mes concitoyens, le pouvoir d’inspection aux agents de l’État afin qu’ils s’assurent de la bonne tenue de l’établissement. Un bon exemple de cela: une étude a montré que 43% du saumon «sauvage» vendu aux États-Unis était en réalité du saumon d’élevage. Vous et moi, comme consommateurs, ne possédons aucun moyen de mesurer une telle chose (des tests d’ADN sont nécessaires).

Mais, comme dit l’adage, trop c’est comme pas assez.

Monsieur Bergeron, attaqué – le mot n’est pas trop fort – par le MAPAQ depuis 2002 a décidé de donner sa production à un magasin de produits naturels de Rouyn-Noranda, La Semance, contre contribution volontaire des clients.

Il enfreint ainsi deux lois. D’abord la réglementation gouvernementale. Le boulanger-artisan affirme que la qualité de son produit serait dégradée s’il respectait les normes: il a expérimenté la fabrication de ses pains dans une cuisine répondant aux normes, mais le produit ne répondait pas à ses attentes. Il milite en faveur d’une production artisanale, à petite échelle, contre la production industrialisée qui fabrique des pains au «goût de nettoyage ou simplement une saveur caractéristique des endroits de production aseptisés».

D’autre part, Léandre Bergeron transgresse une autre loi, peut-être encore plus sacrée: celle de la marchandisation. En donnant son pain sans afficher de prix, il contourne le sacro-saint mécanisme de l’offre et de la demande. Exit le marché, construisons un lien économique libéré des contraintes du calcul coût-bénéfice et de la recherche du profit. Non pas que le libre-marché n’ait que des tares. Mais force est de constater que l’initiative de monsieur Bergeron montre qu’il existe d’autres possibles dans l’organisation de notre vie matérielle.

Au fond, ce que montre le MAPAQ, encore une fois, c’est sa soumission à la logique de la grande industrie. Aseptiser et contrôler les modestes artisans en imposant des normes dignes du démesuré pouvoir régalien des souverains féodaux. Adam Smith a voulu libérer l’activité du commerce et de la production de l’absolutisme de l’État mais également de l’oligarchie économique qui tend à concentrer le pouvoir économique entre quelques mains. Le MAPAQ au service de l’oligarchie agroalimentaire devrait en prendre bonne note. La fabrication du pain, aliment de base et universel d’à peu près toutes les sociétés ne devrait pas être soumise à des diktats qui ne tiennent pas compte des désirs des communautés.