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La richesse de la misère

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Oui, madame David, on peut avoir honte de recevoir du «bien-être social».

Mais moi, madame David, je n’ai pas honte de mon enfance à l’aide sociale.

En fait, à bien y penser, je ne voudrais pas la vivre autrement. Chez nous, rue Garnier, à Shawinigan, le pâté chinois pour notre famille, ce n’était pas «steak-blé d’Inde-patates», mais plutôt «job-chômage-bien-être social».

C’est comme un film dans ma tête.

De job en job

Mon père avait une job, des jobs. De commis voyageur. D’épicerie en épicerie, de Cap-de-la-Madeleine à La Tuque, il a vendu du chocolat, des vis, du spaghetti, du vin, des peanuts et mon frère ne sera sûrement pas très loin pour me dire que j’en oublie. Quand il perdait ses jobs, il allait au chômage avec ses «timbres» (le vieux système, les jeunes...) et ensuite, quand le chômage se terminait, il allait «se rapporter au bien-être», dans le bas de la ville.

On a vécu quelques Noëls sur le «bien-être», gérés serré.

À la maison, en 74, en 76, en 80, souvent, on a mangé du poulet pressé et de la sauce aux œufs. L’hiver, pour chauffer, mon père se levait la nuit pour allumer la fournaise à l’huile dans la cuisine.

Ma mère cousait mes vêtements, avec des «patrons» qu’elle achetait au «Coin des petits» et du textile qu’elle trouvait chez «Doucet», avec des boutons d’un monsieur qui les collectionnait, rue Dollard.

Pour vivre, mon père «gérait» le chèque de BS et ma mère faisait des sous à faire de la couture pour les autres, matin et soir, soir et matin.

Rouler des cigarettes

Pour redonner un peu à ma mère, je roulais des cigarettes avec elle, avec du tabac en boîte acheté chez «Campanozzi» avec son allocation familiale.

Mon frère et moi, on n’a jamais connu ça, les «allocations si tu fais ta chambre».

Je gagnais 2 $ par semaine à servir la messe, 7 jours sur 7, à l’église Saint-Charles-Garnier, et le curé Langevin me donnait une prime si je faisais la lecture du dimanche, en plus de me refiler sa pile de Devoir de la semaine.

À la fin de mon primaire, j’allais me réfugier dans ma chambre pour les lire et voyager de page en page, avec toutes ces nouvelles du bout du monde, sur Brejnev et Walesa.

Quand je repasse toute cette trame dans ma tête, si on me donnait une baguette magique, je ne voudrais y changer rien au monde.

Ces temps de misère pour moi étaient des temps de jachère. C’est là que j’ai appris à me lever le matin, la valeur du travail, celle de la responsabilité, de l’importance de subvenir à ses propres besoins. À rêver de mieux, aussi, et à bûcher, humblement. J’y ai appris, au fond, que quand on veut, on peut!

À bien y penser, alors que mes parents attendaient le «premier du mois» avec impatience, j’étais en train de m’enrichir beaucoup plus que je ne pouvais le soupçonner.

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