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À Paris, y a de la joie

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J’ai chanté La Marseillaise. J’ai même eu les joues bariolées, tricolores à gauche comme à droite, par la tenancière d’un bar dans lequel je n’avais jamais mis les pieds. Français d’adoption, donc, en quelques minutes et pour toujours.

Ça se passait dans un petit bistrot, le plus vieux des Halles, me dit-on. En plein milieu du ventre de Paris. Un ventre tout sauf mou.

Sur les pavés, la peur...

Débarqué dans la capitale du plus vieil allié des États-Unis pour réconforter un ami, c’est la joie et les sourires parisiens qui m’ont frappé. Mon plus vieil allié de bringue se trouvait au Bataclan en ce soir funeste du 13 novembre.

Heureusement, son instinct de survie a joué, le poussant à demeurer près de la sortie de secours. Il s’est précipité dans la ruelle et a couru comme un perdu, lui qui n’avait pas couru depuis au moins une décennie...

Parti de l’aéroport pour Paris, le chauffeur de taxi m’a fait traverser les faubourgs, pointant l’autoroute engorgée, les voitures immobiles ou presque. «Les gens ont peur de prendre le train, alors ils prennent leur voiture.» Nous avons traversé La Courneuve, Aubervilliers, nous sommes entrés par la porte de Clignancourt, avons tortillé dans Montrouge qui regorgeait de policiers, lui me pointant ceux en civil, qu’il flairait de loin.

La radio, RTL, ligne ouverte, très ouverte. Les attentats, les réactions, jusqu’à saturation.

Y a de la vie, beaucoup de vie

Débarqué dans le 1er, j’aperçois mon allié à une terrasse, devisant avec un vieux Parisien. Me voilà sirotant une «noisette», comme si de rien n’était. Les visages figés? Du tout. Souriants, les visages. Lui? Ému de me voir là, en chair et en os (surtout en chair).

Nous sommes partis marcher, un café ici, un autre là. Un verre de champagne, installés à une terrasse, comme un «statement». On a parlé, regardé, mangé et bu. Partout, des gens dehors, dans les bars, les cafés, les rues. Conversations animées, éclats de rire, sourires et joie.

Ce mardi soir, quatre jours après le drame, nous nous sommes retrouvés dans ce bar – le Saint-Eustache – où le match France-Angleterre allait débuter. Les Parisiens savaient que les Anglais prévoyaient entonner La Marseillaise en solidarité. Les Anglais qui chantent La Marseillaise!

La fébrilité, la joie profonde de se laisser aller à chanter cet hymne patriotique, presque gênant à force d’être guerrier. Cette gêne justement, cette gêne d’entonner un chant confisqué par la droite (ou délaissé par la gauche?), ringard, passé date, dirions-nous.

Une jeune femme a dit à mon allié que c’était seulement la deuxième fois de sa vie qu’elle le chantait. D’autres, hésitants, se sont délectés de cette gêne et rendu au couplet «aux armes citoyens», ils se sont mis à chanter de toutes leurs tripes.

Ils criaient leur refus de renoncer à ce qu’ils sont, réincarnant cette liberté, cette aspiration à l’égalité, ce sentiment réconfortant de solidarité.

Ils chantaient un hymne à la joie de vivre. Ils chantaient la défaite annoncée des fous d’Allah.

«Paris a été, est et restera une fête, comme un pied de nez à la terreur.»