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Le désaveu

En ne blâmant personne dans son rapport, la commission nourrit la même «culture d’impunité» qu’elle y dénonce.

GEN-COMMISSION CHARBONNEAU
Photo Le Journal de Montréal, Chantal Poirier

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Une fois son rapport de 1741 pages décortiqué, les préavis de blâme enfin publiés et la facture de 44 millions réglée, que reste-t-il de la commission Charbonneau? Étonnamment, il en reste l’essentiel.

Hormis pour la dissidence navrante du commissaire Renaud Lachance, selon qui il n’existerait aucun lien entre l’octroi de contrats publics et le financement politique occulte, la commission n’en livre pas moins un désaveu spectaculaire d’une part substantielle des «élites» du Québec.

Le désaveu ratisse large. Il vise plusieurs partis politiques municipaux ou provinciaux et leurs collecteurs de fonds tout-puissants. Il pointe une industrie de la construction infiltrée par le crime organisé et des firmes de génie-conseil accrochées de concert aux généreuses mamelles de l’État.

Il éclabousse des dirigeants syndicaux corrompus et des hauts fonctionnaires cupides. Il dénonce le silence de nombreux organismes de «surveillance», dont le Directeur général des élections. Il expose une véritable culture de copinage entre le privé et les donneurs d’ouvrage publics.

Un village

L’image peut sembler brutale, mais ce portrait est en fait celui d’un gros «village». Un village aux élites redevenues tricotées trop serré et dont les «notables» confondent le bien public avec le leur. Après un demi-siècle d’une modernisation qu’on croyait permanente sur le plan de l’éthique, la régression fut rapide.

Le constat de la commission est celui d’un double échec. Le premier est celui de leaders politiques qui, une fois au pouvoir et à des degrés divers, ont juré n’avoir rien «vu» du détournement de fonds publics qui se déroulait pourtant sous leurs yeux.

Le second est celui des partis politiques. Du moins, ceux qui ont pratiqué un financement illégal dit «sectoriel» auprès de firmes privées usant elles-mêmes de prête-noms dans l’espoir évident de récolter des contrats publics.

L’échec est gravissime. Une fois au pouvoir, en dilapidant le bien public d’une main et en collectant des fonds illégaux de l’autre, ces partis ont doublement trahi la société. Le détournement fut celui des fonds publics et de la démocratie elle-même.

Solidaires

Ce «village», on le voit aussi dans l’extraordinaire solidarité de ses notables qui, tous en chœur, ont rejeté les préavis de blâme que leur avait fait parvenir la commission. C’est pas nous, Madame la Juge, on le jure!

Voilà bien l’ironie ultime de tout l’exercice, aussi nécessaire fût-il. En ne blâmant personne dans son rapport, la commission nourrit la même «culture d’impunité» qu’elle y dénonce.

Et où sont passés les artisans du gâchis – ceux et celles qui, directement ou indirectement, ont nourri la bête de la corruption? Morts de rire, en effet.

Selon Philippe Couillard, les écuries sont nettoyées. Nous travaillons «sur le présent et l’avenir», dit-il, pas sur le passé. Ce rapport ne porte pourtant pas sur l’ère duplessiste, mais sur les deux dernières décennies.

Se pourrait-il vraiment que le «village» se soit dissous aussi vite alors que, la veille de la sortie du rapport, on apprenait l’existence d’un cartel collusoire du déneigement à Montréal?...

 

 

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