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Véronique et Sarah

La Robe de Sophie
Sarah Marceau-Tremblay

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En prenant un café avec un ami, je lui racontais ma semaine de retraité complètement dingue, occupé à me fendre de je ne sais combien d'entrevues à la radio suite à un billet paru dans les pages du Journal de Montréal et de Québec sur les CPE. Une semaine à ne pas décolérer contre les coupures et les manoeuvres du gouvernement dans son acharnement contre les Centres de la petite enfance. Une semaine à décortiquer la malveillance.

Un sujet de conversation en amenant un autre, toutes les horreurs de l'époque nous revenaient: la tuerie de Paris, celle du Colorado, la valse hésitation des pays à la CPO 21, les réfugiés syriens, le mépris et l'autoritarisme hautain du gouvernement du Québec, le rapport hoqueté de la Commission Charbonneau, l'erreur de 400M$ additionnés à la prime de 200M$ en faveur des médecins, le scandaleux projet de loi 70 de Sam Hamad contre les plus mal pris, la circulation à Montréal et puis, le bouquet, l'hiver qui se montrait le bout du glaçon. Et nous en étions à notre premier café seulement.

"La seule protection que je connaisse contre la déprime, je lui disais, c'est la beauté , celle des arts". Nous sommes capables du pire, mais aussi du plus inspiré, du plus édifiant, du plus réconfortant. J'arrive à penser que l'humain est grand lorsque je ferme l'écran des horreurs et que je me love dans les lieux de création et de sens. Et je me rends compte que j'use de cet antidote à la déprime en proportion égale aux vilainies que notre civilisation nous sert quotidiennement. Durant les 15 derniers jours, j'aurai fréquenté les Riopelle éclaboussés au Musée national des Beaux-Arts de Québec et les errants de la douceur de Jean-Pierre Rivet à la galerie Espace.  Puis,  la Maison symphonique deux fois, et le théâtre Outremont passant de Chostakovitch servi par un des plus grands orchestres symphoniques au monde, le nôtre, à Damien Robitaille en solo. Ce soir, j'irai voir et entendre Jessica Vigneault réinventer la vie de Ella Fitzgerald.

Et puis, j'aurai redécouvert deux filles formidables. La première Véronique Côté, comédienne, metteure en scène et auteure. J'avais lu son livret de La vie habitable, une façon de dire comment on peut réinventer un monde où la poésie et la lumière se dressent comme des remparts contre l'avidité et la bêtise opaque. Comédienne en résidence au Théâtre de Quat'Sous, elle a rassemblé une belle bande de jeunes musiciens et poètes autour de cette idée d'une résistance à la morosité à coups de gueules, de poésie déjantée, de chansons venues d'un autre vocabulaire, de monologues outragés et d'un pays qui ne demande qu'à souffler dans nos vies. Deux heures et demie à fréquenter des auteurs, poètes et musiciens dans ce qui n'est ni une autre nuit de la poésie, ni une autre comédie musicale, ni une autre soirée politique, mais une rencontre avec le talent décapant d'une génération allumée, avec la dénonciation culbuteuse, avec la vie acharnée. Deux heures et demie émues devant une telle fulgurance1.

La deuxième: Sarah Marceau-Tremblay, sculpteure de l'infini. Elle expose, sur  Saint-Laurent à hauteur de Bernard, La Robe de Sophie, un conte envoutant que l'on décrypte dans le sens contraire aux aiguilles d'une montre (vous savez la montre analogique avec une petite et grande aiguille?). Elle fait dans la dentelle de ciment et de résine la Sarah, une résine cimentée qui crie, qui hurle, qui mugit, qui fait exploser les cadres de la convenance, qui se cabre, qui s'encage, qui vole, qui se noue et se dénoue et nous laisse à la fois atterrés, conquis, et reconstruits à partir de nos fragments de douleur, de désespoir et d'ébahissement, à partir du premier souffle au dernier. De la beauté déchirante, loin de celle des cosmétiques et de la télé HD. Toute beauté dans celle de la vie contée2.

1)              Théâtre de Quat'Sous, 100, avenue des Pins Est, LA FÊTE SAUVAGE, 1er au 18 décembre 2015

2)              LA ROBE DE SOPHIE, sculptures de Sarah Marceau-Tremblay, Galerie du Viaduc, 5806 boulevard Saint-             Laurent, jusqu'au 13 décembre.