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Frères d’étoiles

Frères d’étoiles
illustration Christine Lemus

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En 1977, j’avais 14 ans et j’étais allé avec mon frère au cinéma du Centre d’achats Laval pour voir le premier Star Wars. On ne sortait pas souvent ensemble, mon frère et moi. J’étais baveux, il était soupe au lait: ça débordait souvent, entre nous.

On était des enfants de banlieue qui souhaitaient autre chose, chacun dans son coin, chacun à sa manière. Lui, tranquillement, sans faire de vague, bon garçon, obéissant, travailleur. C’était les dessins, la musique et les images qui l’attiraient. Et moi, rêveur, je lisais tout, je me perdais dans les livres et je ne savais pas bien, une fois le livre fini, retrouver le réel.

On n’était pas souvent sur la même longueur d’onde, Dédé et moi. Il avait deux ans de plus que moi. Il ne le savait pas encore avec certitude (et moi je l’ignorais totalement), mais il était gai. Gai dans un monde qui, à l’époque, n’accueillait pas encore les gais avec les bras ouverts. Par la suite, j’ai compris qu’il n’avait pas besoin, comme moi, de ruer dans les brancards pour affirmer sa différence. Il était différent et devait se débattre avec sa différence. Moi, je me contentais de souhaiter l’être.

On ne jouait pas souvent ensemble, quand on était petits. On ne sortait pas souvent ensemble. On ne partageait pas les mêmes plaisirs, les mêmes amis, les mêmes goûts.

Il s’était accaparé la seule chaîne stéréo de la maison et écoutait jusqu’à plus soif des comédies musicales, du Judy Garland, du Barbra Streisand, et je protestais et je disais que je détestais ça, et encore aujourd’hui je peux chanter par cœur les paroles de The Sound of Music ou celles d’Oklahoma!

Sortir ensemble

Je ne sais pas pourquoi nous avions décidé d’aller ensemble voir Star Wars au cinéma du Centre d’achats Laval. À l’époque, nos parents n’aimaient pas les films ni les livres. Ils n’avaient pas le temps, ni le désir, ni l’ouverture d’esprit. C’est venu, mais plus tard.

Je me souviens de notre joie. Dès les premières images: c’était un conte de fées qui parlait de l’avenir. C’était, à l’écran, le triomphe de la modernité, la conquête de l’espace, des milliers de planètes pour échapper à notre petit monde étouffant.

Nous ne nous sommes pas parlé, Dédé et moi. Nous étions sans mots. Nous étions si jeunes, et l’avenir nous faisait si peur. Le film s’est terminé. Nous avons regardé le générique jusqu’au bout. Puis nous sommes restés assis pour le regarder une seconde fois.

Près de 40 ans plus tard, nous sommes toujours éloignés, Dédé et moi. Il vit à Venise, poursuivant en Europe une très belle carrière comme scénographe à l’opéra, avec son amoureux metteur en scène. Nos parents sont morts depuis plusieurs années.

Il est loin, Dédé. Mais pas tant que ça.

Car, depuis ce jour au cinéma, je sais que nous sommes frères pas seulement par le sang, mais aussi par les rêves qui nous habitaient jadis, et que nous avons tous les deux réussi peu à peu à incarner, tant bien que mal.

Nous sommes frères d’étoiles.

Buon natale, Dédé.

Joyeux Noël, tout le monde.